Lorsque les commissions
techniques se sont engagées dans l’élaboration des programmes et des approches
pédagogiques liées à la loi éducative de 2002, elles pensaient avoir trouvé la
formule optimale que devait adopter l’école tunisienne, d’autant qu’elles
avaient procédé à une description du nouveau contexte international (la
mondialisation) et à l’identification des besoins sociétaux attendus de
l’école. Mais les membres de ces commissions se sont réveillés sur un échec
inattendu. Ils se sont heurtés au retour massif du décrochage scolaire, au désengagement
de nombreux élèves vis-à-vis des études, à la perturbation du fonctionnement
scolaire, ainsi qu’à la propagation de la violence et du désordre dans
plusieurs établissements éducatifs. Deux sentiments contradictoires les ont
alors habités : un premier sentiment selon lequel rien n’avait changé à l’école
— ni les élèves, ni les enseignants, ni l’administration, ni les savoirs qui y
circulent — et un second sentiment selon lequel tout avait changé dans l’école
: les comportements, les relations éducatives et les valeurs morales entre
toutes les parties. Où est donc la vérité ?
La vérité est que nous avons
désormais un élève nouveau qui vit une expérience éducative dans une école
ancienne. L’école est ancienne par ses savoirs, par ses structures organisationnelles
et par les règles qui ont prévalu pendant des décennies. Mais l’élève n’est
plus l’enfant que l’école a connu dans les générations précédentes. L’élève
d’aujourd’hui se caractérise par une maturité précoce, une grande mobilité, et
une capacité remarquable d’intégration rapide dans l’univers des technologies
modernes. Son quotient intellectuel apparaît nettement plus élevé que celui de
ses pairs des générations antérieures, et il dispose d’une large connaissance
de domaines parfois sensibles dans sa vie — que l’on suppose à tort qu’il
ignore — tels que la sexualité, les drogues ou les formes de déviance, et ce
avant même l’adolescence, sous l’influence de l’environnement audiovisuel. Il
est audacieux, n’hésite pas à perturber, à chahuter et à s’orienter vers la
formation de groupes qui influencent le reste des élèves, pouvant aller jusqu’à
s’accorder pour assister à un cours et en boycotter un autre, ou organiser
certaines agressions violentes contre un élève attaché au travail et à la réussite
scolaire, voire contre un responsable éducatif.
Ce type de comportement est celui
d’élèves désabusés et rancuniers, qui souffrent de l’échec scolaire ou du poids
de la réalité sociale dont ils sont issus. Ils font alors de l’école un espace
d’expression de leur ressentiment à l’égard de leurs conditions personnelles,
comme si l’école était responsable de leur misère ou du manque de
reconnaissance de leur situation.
Les élèves d’aujourd’hui
apprennent en étant conscients qu’ils connaissent d’autres choses que celles
enseignées à l’école. Il leur arrive même parfois de contester les savoirs
scolaires à la lumière des connaissances acquises en dehors de l’institution.
Les médias, l’internet et la culture de masse jouissent désormais, à leurs
yeux, d’une crédibilité qui dépasse parfois celle des sources de savoir
scolaires. Cela a fortement affecté la centralité de la culture scolaire et
réduit le niveau de confiance qui existait entre l’élève et l’enseignant.
Selon ce constat, les élèves sont
devenus des « consommateurs de l’école » : ils contestent les évaluations qui leurs
sont proposées et les notes attribuées, allant parfois jusqu’à déposer des
plaintes et à des formes de mise en cause contraignantes, quand certains n’en
viennent pas à se venger eux-mêmes des enseignants. L’arrivée de nouvelles
masses d’élèves de ce profil a posé des problèmes complexes qui ont perturbé le
fonctionnement ordinaire des établissements, tout en affectant le niveau
d’apprentissage des élèves, ce qui a porté atteinte à l’image de l’école
publique.
Les mesures administratives
disciplinaires sont devenues peu efficaces pour lutter contre certaines formes
de déviance et d’indiscipline scolaire. La baisse du niveau académique,
aggravées par la massification, la généralisation de la scolarisation obligatoire
jusqu’à l’âge de 16 ans, sans anticipation suffisante par la diversification
des parcours éducatifs selon les aptitudes de chaque élève.
Face à tout cela, l’école
publique s’est trouvée désorientée : doit-elle poursuivre la voie conservatrice
qu’elle a suivie pendant des décennies ou s’adapter aux mutations nouvelles,
alors même que les moyens d’adaptation lui font défaut ? Quant aux enseignants
et aux enseignantes, leur souffrance s’est accentuée : ils n’assurent plus
seulement une mission d’enseignement, mais assument également d’autres rôles
éducatifs, souvent sans y réussir pleinement, d’autant qu’ils ne se sentent
plus en sécurité dans l’espace scolaire.
L’école d’aujourd’hui vit ainsi
sa propre crise de la modernité. Elle n’est plus cette institution dont la
mission consistait à éclairer les zones d’ombre par la lumière du savoir ; elle
est devenue une école de l’utilité immédiate, mais une utilité hésitante qui
désoriente les enseignants, qui ont perdu les repères auxquels ils pouvaient se
référer dans de nombreuses situations éducatives. Ils en viennent parfois à se
replier sur leurs expériences personnelles pour inventer une identité
pédagogique leur permettant de « survivre professionnellement ». Ils dépassent
désormais les grands slogans de libération, d’émancipation et de développement
de la personnalité de l’élève, car ils doivent composer avec de nombreux élèves
qui dévalorisent les savoirs scolaires et n’acceptent que ce qui a un impact
direct sur leur vie personnelle ou sociale.
Que faire alors ? Comment inciter
les élèves à étudier et à respecter les règles scolaires ? Comment réparer la
rupture survenue dans la relation enseignant–apprenant, qui, après avoir été
une relation fondée sur des valeurs éthiques et culturelles, est devenue
dominée par des considérations matérielles et utilitaires ? Quelles
législations seraient susceptibles de protéger l’élève contre les dérives, la
violence, le sentiment de privation ou la rancœur envers l’école ?
La première condition de réussite
pour remédier aux insuffisances évoquées réside sans doute dans l’amélioration
du climat scolaire, depuis la qualité des infrastructures jusqu’au
développement de modes de gestion administrative plus à l’écoute des
préoccupations des élèves et de leurs difficultés sociales et scolaires.
La deuxième condition consiste à
abolir toute relation financière entre enseignants et élèves ; même les cours
particuliers devraient être intégrés dans une nouvelle conception d’une
pédagogie de la réussite, et non laissés à l’initiative individuelle de
l’enseignant.
La troisième condition est le changement des
programmes et des approches pédagogiques de manière à donner du sens aux
apprentissages scolaires, afin que l’élève ait le sentiment qu’ils répondent à
ses questions à l’école comme dans la société.
La quatrième condition est la
diversification des motivations et des stratégies d’incitation, ce qui suppose
une formation qualitative et spécialisée des enseignants.
La cinquième condition consiste à réduire le poids
des cours théoriques au profit des applications, du travail en groupes, ainsi
que des activités d’exposés et d’investigation.
La sixième condition est la
régulation des médias afin qu’ils ne promeuvent pas la violence ni les valeurs
du gain rapide, de l’enrichissement illusoire et d’une vie facile fictive.
Enfin, la septième condition, essentielle et
stratégique, consiste pour les autorités à alléger les effectifs dans les
établissements éducatifs et à réduire la taille des classes à un maximum de vingt
élèves, en intensifiant l’effort de construction de nouveaux établissements
permettant un suivi rapproché des élèves tant sur le plan des acquis et des comportements.
Brahim Ben Salah, Inspecteur général de
l’éducation (retraité)
Février 2026
Traduit par Mongi Akrout, Inspecteur général de
l’éducation (retraité)
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