dimanche 14 juin 2026

Un élève nouveau dans une école ancienne : que faire ?

  

 

Brahim Ben Salah

Cet article analyse le décalage croissant entre l’émergence d’un «élève nouveau », façonné par la culture numérique et médiatique, et la persistance d’une « école ancienne » dont les structures, les savoirs et les modes d’organisation évoluent lentement.

L’auteur met en évidence les manifestations de cette mutation : retour du décrochage scolaire, montée de la violence et de l’indiscipline, perte de centralité de la culture scolaire et transformation de la relation pédagogique vers une logique utilitariste.

Le texte souligne également les effets de la massification et de l’unification de l’enseignement sans diversification des parcours, contribuant à la baisse du niveau académique et à la désorientation institutionnelle. En réponse, il propose plusieurs leviers de réforme, dont l’amélioration du climat scolaire, la refonte des programmes et des approches pédagogiques pour redonner sens aux apprentissages, le renforcement de la formation des enseignants, la valorisation des pratiques actives, la régulation de l’influence médiatique et, de manière stratégique, la réduction des effectifs par classe afin de permettre un suivi éducatif plus personnalisé et efficace.

 

Lorsque les commissions techniques se sont engagées dans l’élaboration des programmes et des approches pédagogiques liées à la loi éducative de 2002, elles pensaient avoir trouvé la formule optimale que devait adopter l’école tunisienne, d’autant qu’elles avaient procédé à une description du nouveau contexte international (la mondialisation) et à l’identification des besoins sociétaux attendus de l’école. Mais les membres de ces commissions se sont réveillés sur un échec inattendu. Ils se sont heurtés au retour massif du décrochage scolaire, au désengagement de nombreux élèves vis-à-vis des études, à la perturbation du fonctionnement scolaire, ainsi qu’à la propagation de la violence et du désordre dans plusieurs établissements éducatifs. Deux sentiments contradictoires les ont alors habités : un premier sentiment selon lequel rien n’avait changé à l’école — ni les élèves, ni les enseignants, ni l’administration, ni les savoirs qui y circulent — et un second sentiment selon lequel tout avait changé dans l’école : les comportements, les relations éducatives et les valeurs morales entre toutes les parties. Où est donc la vérité ?

La vérité est que nous avons désormais un élève nouveau qui vit une expérience éducative dans une école ancienne. L’école est ancienne par ses savoirs, par ses structures organisationnelles et par les règles qui ont prévalu pendant des décennies. Mais l’élève n’est plus l’enfant que l’école a connu dans les générations précédentes. L’élève d’aujourd’hui se caractérise par une maturité précoce, une grande mobilité, et une capacité remarquable d’intégration rapide dans l’univers des technologies modernes. Son quotient intellectuel apparaît nettement plus élevé que celui de ses pairs des générations antérieures, et il dispose d’une large connaissance de domaines parfois sensibles dans sa vie — que l’on suppose à tort qu’il ignore — tels que la sexualité, les drogues ou les formes de déviance, et ce avant même l’adolescence, sous l’influence de l’environnement audiovisuel. Il est audacieux, n’hésite pas à perturber, à chahuter et à s’orienter vers la formation de groupes qui influencent le reste des élèves, pouvant aller jusqu’à s’accorder pour assister à un cours et en boycotter un autre, ou organiser certaines agressions violentes contre un élève attaché au travail et à la réussite scolaire, voire contre un responsable éducatif.

Ce type de comportement est celui d’élèves désabusés et rancuniers, qui souffrent de l’échec scolaire ou du poids de la réalité sociale dont ils sont issus. Ils font alors de l’école un espace d’expression de leur ressentiment à l’égard de leurs conditions personnelles, comme si l’école était responsable de leur misère ou du manque de reconnaissance de leur situation.

Les élèves d’aujourd’hui apprennent en étant conscients qu’ils connaissent d’autres choses que celles enseignées à l’école. Il leur arrive même parfois de contester les savoirs scolaires à la lumière des connaissances acquises en dehors de l’institution. Les médias, l’internet et la culture de masse jouissent désormais, à leurs yeux, d’une crédibilité qui dépasse parfois celle des sources de savoir scolaires. Cela a fortement affecté la centralité de la culture scolaire et réduit le niveau de confiance qui existait entre l’élève et l’enseignant.

Selon ce constat, les élèves sont devenus des « consommateurs de l’école » : ils contestent les évaluations qui leurs sont proposées et les notes attribuées, allant parfois jusqu’à déposer des plaintes et à des formes de mise en cause contraignantes, quand certains n’en viennent pas à se venger eux-mêmes des enseignants. L’arrivée de nouvelles masses d’élèves de ce profil a posé des problèmes complexes qui ont perturbé le fonctionnement ordinaire des établissements, tout en affectant le niveau d’apprentissage des élèves, ce qui a porté atteinte à l’image de l’école publique.

Les mesures administratives disciplinaires sont devenues peu efficaces pour lutter contre certaines formes de déviance et d’indiscipline scolaire. La baisse du niveau académique, aggravées par la massification, la généralisation de la scolarisation obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, sans anticipation suffisante par la diversification des parcours éducatifs selon les aptitudes de chaque élève.

Face à tout cela, l’école publique s’est trouvée désorientée : doit-elle poursuivre la voie conservatrice qu’elle a suivie pendant des décennies ou s’adapter aux mutations nouvelles, alors même que les moyens d’adaptation lui font défaut ? Quant aux enseignants et aux enseignantes, leur souffrance s’est accentuée : ils n’assurent plus seulement une mission d’enseignement, mais assument également d’autres rôles éducatifs, souvent sans y réussir pleinement, d’autant qu’ils ne se sentent plus en sécurité dans l’espace scolaire.

L’école d’aujourd’hui vit ainsi sa propre crise de la modernité. Elle n’est plus cette institution dont la mission consistait à éclairer les zones d’ombre par la lumière du savoir ; elle est devenue une école de l’utilité immédiate, mais une utilité hésitante qui désoriente les enseignants, qui ont perdu les repères auxquels ils pouvaient se référer dans de nombreuses situations éducatives. Ils en viennent parfois à se replier sur leurs expériences personnelles pour inventer une identité pédagogique leur permettant de « survivre professionnellement ». Ils dépassent désormais les grands slogans de libération, d’émancipation et de développement de la personnalité de l’élève, car ils doivent composer avec de nombreux élèves qui dévalorisent les savoirs scolaires et n’acceptent que ce qui a un impact direct sur leur vie personnelle ou sociale.

Que faire alors ? Comment inciter les élèves à étudier et à respecter les règles scolaires ? Comment réparer la rupture survenue dans la relation enseignant–apprenant, qui, après avoir été une relation fondée sur des valeurs éthiques et culturelles, est devenue dominée par des considérations matérielles et utilitaires ? Quelles législations seraient susceptibles de protéger l’élève contre les dérives, la violence, le sentiment de privation ou la rancœur envers l’école ?

La première condition de réussite pour remédier aux insuffisances évoquées réside sans doute dans l’amélioration du climat scolaire, depuis la qualité des infrastructures jusqu’au développement de modes de gestion administrative plus à l’écoute des préoccupations des élèves et de leurs difficultés sociales et scolaires.

La deuxième condition consiste à abolir toute relation financière entre enseignants et élèves ; même les cours particuliers devraient être intégrés dans une nouvelle conception d’une pédagogie de la réussite, et non laissés à l’initiative individuelle de l’enseignant.

 La troisième condition est le changement des programmes et des approches pédagogiques de manière à donner du sens aux apprentissages scolaires, afin que l’élève ait le sentiment qu’ils répondent à ses questions à l’école comme dans la société.

La quatrième condition est la diversification des motivations et des stratégies d’incitation, ce qui suppose une formation qualitative et spécialisée des enseignants.

 La cinquième condition consiste à réduire le poids des cours théoriques au profit des applications, du travail en groupes, ainsi que des activités d’exposés et d’investigation.

La sixième condition est la régulation des médias afin qu’ils ne promeuvent pas la violence ni les valeurs du gain rapide, de l’enrichissement illusoire et d’une vie facile fictive.

 Enfin, la septième condition, essentielle et stratégique, consiste pour les autorités à alléger les effectifs dans les établissements éducatifs et à réduire la taille des classes à un maximum de vingt élèves, en intensifiant l’effort de construction de nouveaux établissements permettant un suivi rapproché des élèves tant sur le plan des acquis et des comportements.

Brahim Ben Salah, Inspecteur général de l’éducation (retraité)
Février 2026

Traduit par Mongi Akrout, Inspecteur général de l’éducation (retraité)
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