Je n’écris pas cet article en tant qu’observateur de loin, ni
comme un critique qui se complaît à recenser les erreurs. Je l’écris en tant
qu’éducateur ayant vécu la classe, expérimenté les programmes et heurté, au
quotidien, le mur de la décision improvisée. Je l’écris en tant que porteur
d’un projet intellectuel qui a tenté de donner à la réforme éducative un sens,
et non un slogan, une orientation, et non un simple ornement langagier.
Dans mon livre La réforme éducative en Tunisie 2025–2030,
je n’ai pas formulé un rêve utopique, mais j’ai proposé une vision applicable,
partant d’une question à la fois simple et inquiétante : Que voulons-nous de
l’école tunisienne ? Et quel être humain voulons-nous qu’elle produit ?
Ce que j’observe aujourd’hui dans la gestion de la réforme
éducative n’aborde pas cette question ; il la contourne et la remplace par une
série de titres séduisants qui ne résistent pas à la première épreuve de la
réalité en classe.
Premièrement : la crise de la vision… quand l’éducation est dirigée sans
boussole Je l’ai affirmé dans mon livre, et je le répète aujourd’hui avec
amertume : la réforme éducative ne commence pas au ministère, mais par l’idée.
Or, ce que nous constatons aujourd’hui, c’est une gestion sans idée
fédératrice, sans récit national de l’éducation, et sans horizon temporel
clair. La vision à court terme est absente, car les décisions sont prises dans
une logique de réaction et non de planification. Des publications sont publiées
en milieu d’année, des changements partiels imposés sans préparation, des initiatives
envoyées aux établissements comme des cadeaux empoisonnés : séduisantes dans
leur intitulé, déroutantes dans leur mise en œuvre, et vides dans leurs effets.
La vision à moyen terme est encore plus absente. Il n’y a
aucune cohérence entre ce que nous enseignons aujourd’hui et ce que nous
promettons pour demain. L’élève passe d’une année à l’autre avec un programme
dont il ignore la raison d’être, une évaluation qui ne mesure que sa capacité
de mémorisation, et un enseignant à qui l’on demande d’être créatif dans un
système qui étouffe toute créativité.
Plus grave encore est l’absence de vision à long terme.
Personne n’ose répondre à la question fondamentale : Voulons-nous un élève
obéissant ou un citoyen critique ? Un élève qui apprend par cœur ou un élève
qui pense ? Une école qui reproduit la fragilité ou qui produit cette force
tranquille qui construit les nations ? Quand cette vision fait défaut,
l’éducation devient une simple gestion du temps, et non une fabrication de
l’avenir.
Deuxièmement : du slogan au vide… le mensonge des beaux slogans :
l’année de la lecture, l’année des activités culturelles, l’éducation aux
valeurs, l’école ouverte… De belles annonces, auxquels je ne m’oppose pas sur
le principe, mais que je rejette dans leur instrumentalisation mensongère. La
lecture ne s’impose pas par décret, elle se construit par une culture. Les
activités culturelles ne peuvent pas s’épanouir dans des établissements
épuisés, sans espaces, sans ressources et sans temps éducatif réel.
Lorsque les concepts pédagogiques se transforment en slogans
saisonniers, nous ne les servons pas. Nous en faisons des outils de décoration
politique, et non des leviers de réforme. Dans mon livre, j’ai insisté sur le
fait que les valeurs ne s’enseignent pas comme une matière de plus, mais elles s’intègrent
au cœur des programmes, des pratiques pédagogiques et de la relation entre
l’école et l’apprenant. Or, ce qui se produit aujourd’hui, c’est une séparation
artificielle entre le savoir et la vie, entre l’école et la société.
Troisièmement : l’administration éducative… un esprit bureaucratique gère un
être vivant. Le plus dangereux dans la gestion actuelle de la réforme éducative
est son caractère bureaucratique appliqué à un système humain. L’école n’est
pas un dossier administratif, l’élève n’est pas un chiffre, et l’enseignant
n’est pas un exécutant silencieux. Pourtant, ce que nous voyons, c’est : – une
centralisation étouffante qui tue l’initiative ; – des décisions prises dans
les bureaux et non dans les classes ; – une absence totale de culture
d’évaluation réelle des politiques publiques.
Dans mon ouvrage, j’ai appelé explicitement à une réforme de
la gouvernance éducative, non par le changement des personnes, mais par le
changement de la logique : passer de la logique des directives à celle du
partenariat, de la gestion par la peur à la gestion par la confiance. Or, la
réalité évolue dans le sens inverse : davantage de contrôle, davantage de suspicion
envers l’enseignant, et un fossé grandissant entre ceux qui décident et ceux
qui exécutent.
Quatrièmement : l’enseignant… le maillon humilié du discours
réformateur Il n’y a pas de réforme éducative sans un enseignant convaincu,
stable et reconnu. Ce n’est pas une formule émotionnelle, mais une vérité
pédagogique. Pourtant, l’enseignant est aujourd’hui traité comme un coût à
réduire, et non comme un investissement à protéger. La formation continue est
quasi inexistante ou purement formelle. L’intégration professionnelle se fait
selon une logique administrative, non pédagogique. Et le discours officiel
exige de l’enseignant de la créativité tout en le privant de ses conditions.
Dans mon projet réformateur, j’ai placé la réforme de la
formation au cœur du processus, car l’enseignant est le porteur de la vision
dans la classe. Mais comment demander à un enseignant épuisé de produire du
sens ? Comment lui demander de construire l’esprit critique alors qu’on lui
refuse le droit de penser au sein même du système ?
Cinquièmement : les programmes… une modernisation formelle sans âme
On répète souvent que les programmes sont en voie de réforme. Mais de quelle
réforme s’agit-il si elle ne touche pas à l’essence du savoir ? Les programmes
demeurent lourds, incohérents, déconnectés de la réalité de l’élève et des
besoins de la société.
Dans mon livre, j’ai appelé à relier les programmes aux compétences de vie,
de renforcer la pensée critique et la résolution de problèmes, de passer de la logique de la transmission à
celle de l’apprentissage actif.
Mais l’administration actuelle préfère le colmatage à la
révision en profondeur : changements d’intitulés, ajustements marginaux, sans
le courage de remettre en question la philosophie générale des programmes.
Sixièmement : l’évaluation… l’examen comme instrument de violence symbolique.
Tant que nous ne réformerons pas le système d’évaluation, nous ne réformerons
pas l’éducation. Je l’ai dit et je le répète. L’examen actuel ne mesure pas la
compréhension, mais la capacité à s’adapter au dysfonctionnement. Il récompense
la mémorisation, punit la réflexion, et instille la peur au lieu de la
curiosité.
Dans ma conception réformatrice, j’ai plaidé pour une
évaluation formative, diversifiée, humaine, qui accompagne l’élève au lieu de
le terroriser. Mais l’administration actuelle n’ose pas s’approcher de ce
dossier, car il touche aux équilibres et à la stabilité. Comme si la stabilité
d’un système défaillant primait sur le salut d’une génération entière.
Septièmement : le gaspillage du temps… le crime qui ne sera
pas jugé Le plus
grave dans tout cela n’est pas l’erreur, mais le temps. Le temps éducatif,
gaspillé aujourd’hui, ne se rattrape pas demain. L’enfant qui traverse un
système dénué de sens ne peut en corriger les effets plus tard par des cours de
rattrapage.
Nous ne perdons pas seulement des années d’étude, mais nous perdons des occasions de formation de la
conscience , des potentialités créatives et la confiance d’une génération dans
l’école et dans l’État.
Et cela constitue, à mes yeux, la forme la plus dangereuse de
corruption : la corruption du temps.
Conclusion : pourquoi j’écris ? Et pourquoi je persiste ? J’écris parce que je crois que
l’éducation est la dernière ligne de défense de ce pays. Je persiste parce que
je refuse que la réforme éducative devienne un théâtre de slogans, tandis
qu’une génération entière est épuisée en coulisses.
Je l’ai écrit dans mon livre, et je conclus par ces mots
aujourd’hui : La réforme éducative est une volonté politique, une vision intellectuelle
et une responsabilité morale. Celui qui ne possède pas la vision n’a pas le
droit de gaspiller le temps.
La Tunisie n’a pas besoin d’un ministre qui annonce, mais
d’un État qui planifie. Elle n’a pas besoin d’années symboliques, mais d’un projet
civilisationnel qui rende à l’école son sens, à l’enseignant sa dignité, et à
l’élève son droit à un avenir qu’il mérite.
C’est cela en quoi je crois… et c’est cela que je continuerai
à défendre, aussi long que soit le chemin.
Imad Ilahi
Tunis, janvier 2026
Présentation et
traduction Mongi Akrout, inspecteur général de l’éducation
Pour consulter la version ARABE, cliquer ICI

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