dimanche 1 février 2026

Lorsque j’écris sur la réforme éducative… j’écris sur un temps volé à une génération.

 

Imad Ilhani

 

Le blog propose cette semaine à ses lectrices et ses lecteurs un article très intéressant posté par le professeur Imad Ilahi, vue  la pertinence des questions qu’il traite en rapport avec l’avenir de l’école tunisienne, nous avons pensé qu’il est très utile de reprendre l’article avec la permission de l’auteur, qu’il en soit remercié pour sa confiance.

 

L’article du professeur Ilahi n’est ni une réaction conjoncturelle à des politiques éducatives récentes en Tunisie, ni une analyse technique de mesures annoncées, pour réformer le système. Il s’agit plutôt d’une prise de position et d’un témoignage intellectuel, rédigé par un éducateur ayant vécu l’école tunisienne de l’intérieur

L’auteur part d’une conviction à la fois simple et inquiétante, pour lui la menace la plus grave qui pèse aujourd’hui sur le système éducatif n’est pas l’erreur en elle-même, mais le gaspillage du temps scolaire, dans un contexte marqué par l’absence d’une vision claire de la réforme.

Loin du langage des slogans, ce texte propose une lecture critique de la manière dont la réforme éducative est conduite, et remet au centre les questions fondamentales volontairement éludées : quelle école voulons-nous construire ? Et quel type d’être humain souhaitons-nous former ?

Le Blog pédagogique publie ce texte comme une contribution à un débat public sérieux sur l’avenir de l’école tunisienne, et comme le témoignage d’un moment éducatif décisif qui ne supporte plus ni l’improvisation ni la perte de temps.

 

Je n’écris pas cet article en tant qu’observateur de loin, ni comme un critique qui se complaît à recenser les erreurs. Je l’écris en tant qu’éducateur ayant vécu la classe, expérimenté les programmes et heurté, au quotidien, le mur de la décision improvisée. Je l’écris en tant que porteur d’un projet intellectuel qui a tenté de donner à la réforme éducative un sens, et non un slogan, une orientation, et non un simple ornement langagier.

Dans mon livre La réforme éducative en Tunisie 2025–2030, je n’ai pas formulé un rêve utopique, mais j’ai proposé une vision applicable, partant d’une question à la fois simple et inquiétante : Que voulons-nous de l’école tunisienne ? Et quel être humain voulons-nous qu’elle produit ?

Ce que j’observe aujourd’hui dans la gestion de la réforme éducative n’aborde pas cette question ; il la contourne et la remplace par une série de titres séduisants qui ne résistent pas à la première épreuve de la réalité en classe.

Premièrement : la crise de la vision… quand l’éducation est dirigée sans boussole Je l’ai affirmé dans mon livre, et je le répète aujourd’hui avec amertume : la réforme éducative ne commence pas au ministère, mais par l’idée. Or, ce que nous constatons aujourd’hui, c’est une gestion sans idée fédératrice, sans récit national de l’éducation, et sans horizon temporel clair. La vision à court terme est absente, car les décisions sont prises dans une logique de réaction et non de planification. Des publications sont publiées en milieu d’année, des changements partiels imposés sans préparation, des initiatives envoyées aux établissements comme des cadeaux empoisonnés : séduisantes dans leur intitulé, déroutantes dans leur mise en œuvre, et vides dans leurs effets.

La vision à moyen terme est encore plus absente. Il n’y a aucune cohérence entre ce que nous enseignons aujourd’hui et ce que nous promettons pour demain. L’élève passe d’une année à l’autre avec un programme dont il ignore la raison d’être, une évaluation qui ne mesure que sa capacité de mémorisation, et un enseignant à qui l’on demande d’être créatif dans un système qui étouffe toute créativité.

Plus grave encore est l’absence de vision à long terme. Personne n’ose répondre à la question fondamentale : Voulons-nous un élève obéissant ou un citoyen critique ? Un élève qui apprend par cœur ou un élève qui pense ? Une école qui reproduit la fragilité ou qui produit cette force tranquille qui construit les nations ? Quand cette vision fait défaut, l’éducation devient une simple gestion du temps, et non une fabrication de l’avenir.

Deuxièmement : du slogan au vide… le mensonge des beaux slogans : l’année de la lecture, l’année des activités culturelles, l’éducation aux valeurs, l’école ouverte… De belles annonces, auxquels je ne m’oppose pas sur le principe, mais que je rejette dans leur instrumentalisation mensongère. La lecture ne s’impose pas par décret, elle se construit par une culture. Les activités culturelles ne peuvent pas s’épanouir dans des établissements épuisés, sans espaces, sans ressources et sans temps éducatif réel.

Lorsque les concepts pédagogiques se transforment en slogans saisonniers, nous ne les servons pas. Nous en faisons des outils de décoration politique, et non des leviers de réforme. Dans mon livre, j’ai insisté sur le fait que les valeurs ne s’enseignent pas comme une matière de plus, mais elles s’intègrent au cœur des programmes, des pratiques pédagogiques et de la relation entre l’école et l’apprenant. Or, ce qui se produit aujourd’hui, c’est une séparation artificielle entre le savoir et la vie, entre l’école et la société.

Troisièmement : l’administration éducative… un esprit bureaucratique gère un être vivant. Le plus dangereux dans la gestion actuelle de la réforme éducative est son caractère bureaucratique appliqué à un système humain. L’école n’est pas un dossier administratif, l’élève n’est pas un chiffre, et l’enseignant n’est pas un exécutant silencieux. Pourtant, ce que nous voyons, c’est : – une centralisation étouffante qui tue l’initiative ; – des décisions prises dans les bureaux et non dans les classes ; – une absence totale de culture d’évaluation réelle des politiques publiques.

Dans mon ouvrage, j’ai appelé explicitement à une réforme de la gouvernance éducative, non par le changement des personnes, mais par le changement de la logique : passer de la logique des directives à celle du partenariat, de la gestion par la peur à la gestion par la confiance. Or, la réalité évolue dans le sens inverse : davantage de contrôle, davantage de suspicion envers l’enseignant, et un fossé grandissant entre ceux qui décident et ceux qui exécutent.

Quatrièmement : l’enseignant… le maillon humilié du discours réformateur Il n’y a pas de réforme éducative sans un enseignant convaincu, stable et reconnu. Ce n’est pas une formule émotionnelle, mais une vérité pédagogique. Pourtant, l’enseignant est aujourd’hui traité comme un coût à réduire, et non comme un investissement à protéger. La formation continue est quasi inexistante ou purement formelle. L’intégration professionnelle se fait selon une logique administrative, non pédagogique. Et le discours officiel exige de l’enseignant de la créativité tout en le privant de ses conditions.

Dans mon projet réformateur, j’ai placé la réforme de la formation au cœur du processus, car l’enseignant est le porteur de la vision dans la classe. Mais comment demander à un enseignant épuisé de produire du sens ? Comment lui demander de construire l’esprit critique alors qu’on lui refuse le droit de penser au sein même du système ?

Cinquièmement : les programmes… une modernisation formelle sans âme On répète souvent que les programmes sont en voie de réforme. Mais de quelle réforme s’agit-il si elle ne touche pas à l’essence du savoir ? Les programmes demeurent lourds, incohérents, déconnectés de la réalité de l’élève et des besoins de la société.

Dans mon livre, j’ai appelé à  relier les programmes aux compétences de vie, de renforcer la pensée critique et la résolution de problèmes,  de passer de la logique de la transmission à celle de l’apprentissage actif.

Mais l’administration actuelle préfère le colmatage à la révision en profondeur : changements d’intitulés, ajustements marginaux, sans le courage de remettre en question la philosophie générale des programmes.

Sixièmement : l’évaluationl’examen comme instrument de violence symbolique. Tant que nous ne réformerons pas le système d’évaluation, nous ne réformerons pas l’éducation. Je l’ai dit et je le répète. L’examen actuel ne mesure pas la compréhension, mais la capacité à s’adapter au dysfonctionnement. Il récompense la mémorisation, punit la réflexion, et instille la peur au lieu de la curiosité.

Dans ma conception réformatrice, j’ai plaidé pour une évaluation formative, diversifiée, humaine, qui accompagne l’élève au lieu de le terroriser. Mais l’administration actuelle n’ose pas s’approcher de ce dossier, car il touche aux équilibres et à la stabilité. Comme si la stabilité d’un système défaillant primait sur le salut d’une génération entière.

Septièmement : le gaspillage du temps… le crime qui ne sera pas jugé Le plus grave dans tout cela n’est pas l’erreur, mais le temps. Le temps éducatif, gaspillé aujourd’hui, ne se rattrape pas demain. L’enfant qui traverse un système dénué de sens ne peut en corriger les effets plus tard par des cours de rattrapage.

Nous ne perdons pas seulement des années d’étude, mais  nous perdons des occasions de formation de la conscience , des potentialités créatives et la confiance d’une génération dans l’école et dans l’État.

Et cela constitue, à mes yeux, la forme la plus dangereuse de corruption : la corruption du temps.

Conclusion : pourquoi j’écris ? Et pourquoi je persiste ? J’écris parce que je crois que l’éducation est la dernière ligne de défense de ce pays. Je persiste parce que je refuse que la réforme éducative devienne un théâtre de slogans, tandis qu’une génération entière est épuisée en coulisses.

Je l’ai écrit dans mon livre, et je conclus par ces mots aujourd’hui : La réforme éducative est une volonté politique, une vision intellectuelle et une responsabilité morale. Celui qui ne possède pas la vision n’a pas le droit de gaspiller le temps.

La Tunisie n’a pas besoin d’un ministre qui annonce, mais d’un État qui planifie. Elle n’a pas besoin d’années symboliques, mais d’un projet civilisationnel qui rende à l’école son sens, à l’enseignant sa dignité, et à l’élève son droit à un avenir qu’il mérite.

C’est cela en quoi je crois… et c’est cela que je continuerai à défendre, aussi long que soit le chemin.

Imad Ilahi

Tunis, janvier 2026

Présentation et  traduction Mongi Akrout, inspecteur général de l’éducation

Pour consulter la version ARABE, cliquer ICI

 

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