dimanche 29 mars 2026

Le collège tunisien : diagnostic d’un échec

 

Brahim Ben Salah

Le blog pédagogique propose cette semaine à ses lecteurs et lectrices  un article de la série  Horizons pédagogiques de la plume du professeur Brahim Ben Salah, l’inspecteur général de l’éducation, c’est un article publié  dans la page officiel de l’auteur au mois d’août 2025.

Dans ce nouvel article, Brahim Ben Salah poursuit son analyse critique du système éducatif tunisien, en s’arrêtant sur son maillon intermédiaire, c’est-à-dire  le collège. Il y voit une institution devenue sans identité — ni un véritable prolongement de l’école primaire, ni réelle préparation au secondaire. L’auteur retrace les origines historiques et politiques de cette configuration, en montre les dérives pédagogiques et sociales, et met en parallèle la trajectoire tunisienne et l’expérience française dont elle s’est inspirée.

L’auteur conclut que le collège tunisien, censé être le lien entre le primaire et le secondaire, est devenu le maillon faible du système éducatif. Il n’a assuré ni un socle culturel commun, ni réduit l’échec ou le décrochage scolaires.

Ben Salah plaide pour une restructuration du cycle moyen, par la diversification des parcours, et par le retour à des lycées unifiés intégrant les deux cycles d’enseignement général.

 

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Sans détours, je dirai que le collège tunisien est une institution hybride, une école sans identité. Nous ne savons pas vraiment s’il constitue le second cycle de l’enseignement de base — puisqu’on lui a artificiellement créé un diplôme de fin d’études de base — ou s’il représente le premier cycle de l’enseignement secondaire, étant donné que son organisation est identique à celle du secondaire. D’ailleurs, la direction centrale qui en a la charge est la même que celle de l’enseignement secondaire, et les enseignants y appartiennent au même corps professionnel.( corps des professeurs du secondaire.)

 

Les programmes du collège ont un statut spécifique :

On ne sait pas exactement si ces programmes prolongent ceux de l’école primaire ou s’ils préparent à ceux du secondaire.
S’ils constituent la suite logique de l’enseignement de base, comment expliquer la rupture flagrante entre la sixième et la septième année du cycle de base ? Comment comprendre l’échec scolaire massif constaté en septième année ? (dans ce contexte, je m’étonne de la proposition de ceux qui souhaitent rétablir le concours  d’accès à la première année de l’enseignement secondaire, cela revient à reconnaître que le collège n’appartient pas véritablement à l’enseignement de base et c’est ainsi qu’ils se permettent d’encourager le redoublement des dizaines de milliers d’élèves en classe de sixième).
Et si, à l’inverse, les programmes du collège préparent au secondaire, comment comprendre alors l’échec qui se manifeste en première année de l’enseignement secondaire quelques soient les changements entre les deux cycles? De toute évidence, il s’avère que le collège tunisien n’est ni efficace pour consolider l’enseignement de base, ni pour préparer à l’enseignement secondaire,  C’est une école qui ne sait ni accueillir les élèves issus du primaire ; ni les préparer au secondaire. Faut-il alors considérer le collège comme une sorte de petit lycée, doté de sa propre identité, mais sans fonction clairement définie ?

L’enseignement au collège : un système fragmenté

Au sein du collège, l’enseignant ne sait pratiquement rien de la formation reçue par l’élève à l’école primaire, ni de celle qu’il recevra plus tard au lycée.

Ainsi, les différentes étapes du parcours scolaire sont déconnectées les unes des autres.
Depuis la création du collège, le savoir pédagogique s’est morcelé et désarticulé : il a perdu son unité.
Le plus grave, c’est que les élèves qui arrivent du primaire ont été formés selon l’approche par compétences, alors que le collège, lui, les soumet à  une approche  basée sur les contenus  et les objectifs, une approche calquée sur le modèle du secondaire.
De ce fait, le collège est devenu un champ de conflit  entre les approches pédagogique, où s’affrontent deux logiques sans que l’on prenne conscience des répercussions psychologiques et cognitives de ce passage brutal sur les élèves. Il en résulte que les enseignants du collège tendent à accuser le primaire d’être à l’origine des lacunes constatées et de ne pas avoir assuré la formation nécessaire.

Le collège : une institution à haut risque éducatif et social

Le collège est sans doute l’institution scolaire la plus exposée, car il accueille une population d’adolescents, c’est-à-dire une tranche d’âge fragile, propice aux difficultés de comportement, aux dérives, à la violence et à la délinquance. Cette situation épuise à la fois les enseignants et les parents.
Mais a-t-on prévu pour cette école des mesures préventives spécifiques capables de la protéger contre ces fléaux ? Et ces déviances scolaires existaient-elles, dans cette proportion, à l’époque où le secondaire formait encore une seule  entité, articulée en deux cycles ?

Un choix politique contestable

Si le collège est aujourd’hui le maillon faible du système éducatif, pourquoi persiste-t-on à le maintenir comme choix politique et pédagogique ? Qu’est-ce qui a poussé le décideur politique à supprimer le lycée unique, qui regroupait deux cycles d’enseignement général ? Ne serait-il pas préférable qu’un enfant passe sept années dans le même établissement, afin qu’il s’y attache, s’y identifie, et en devienne un membre à part entière ? Cela renforcerait son sentiment d’appartenance, faciliterait le suivi de sa scolarité et de son comportement, et améliorerait la cohérence éducative.

Pourquoi le politique tient-il tant à garder l’élève jusqu’à seize ans dans un collège unique ? Est-ce vraiment pour lui assurer un socle culturel commun, censé le protéger de l’analphabétisme ou des influences idéologiques étrangères ? Ne pourrait-il pas s’intégrer socialement sans passer par ce moule unique ? Quel est le bilan réel de la scolarité obligatoire jusqu’à seize ans, alors que le décrochage scolaire explose au collège ? L’école doit-elle être un espace pour tous, y compris pour ceux qui n’y trouvent ni sens ni motivation ? Ne pourrait-on pas offrir d’autres parcours permettant à certains jeunes de s’épanouir autrement que dans un collège qui ne les retient que par conDe nombreux jeunes souhaiteraient rejoindre les centres de formation professionnelle plus tôt, mais ces établissements ne peuvent pas tous les accueillir. Et au bout du compte, le collège assure-t-il aujourd’hui ce fameux socle culturel commun entre tous les enfants, alors que les inégalités sociales et territoriales ne cessent de se creusent ?

Un choix politique devenu anachronique

Il est vrai qu’à sa création, le collège unifié répondait à un choix politique courageux : rapprocher l’école des zones d’habitation, réduire le besoin d’internats et garantir un minimum de culture scolaire pour tous. Mais ces justifications n’ont plus de raison d’être aujourd’hui. Nous avons désormais des collèges situés à côté même des lycées, et la diversité des établissements s’est accrue : (collèges techniques, collèges pilotes, centres de formation professionnelle…). Ne serait-il pas temps pour l’État de diversifier davantage les parcours scolaires, afin de redonner au lycée sa fonction d’enseignement général intégrant ses deux cycles ?

Un modèle importé, mal adapté

En vérité, ce sont les choix politiques français qui ont inspiré la création du collège unifié, notamment avec René Haby (1974-1978). Mais, en France, cette école a connu de multiples tentatives de réforme et de redéfinition, que la Tunisie n’a jamais entreprises. Plus encore, le collège français fut le résultat de plusieurs tentatives de la gauche et d’un long processus historique, amorcé dès Jean Zay[1] (1936), dans une perspective de démocratisation de l’enseignement. Pourtant, cette institution a fini par trahir ses ambitions initiales : de l’école garantissant un minimum de culture pour tous, elle est devenue l’école du minimum culturel .C’est aussi notre réalité aujourd’hui en Tunisie, surtout qu’aucun texte éducatif législatif n’a encore défini le contenu de ce “minimum culturel commun” censé caractérisé le diplômé du collège. Nous continuons à nous  en tenons aux slogans empruntés à la France : – “Un collège pour tous” ; – puis “Un collège pour chacun” ; – et enfin, selon Ségolène Royal : “Un collège pour tous et pour chacun” — ce que nous pourrions traduire par : “Une école pour tous, où chacun a sa chance”, mais  ces différents slogans  ne donnent aucune signification qualitative et ils ont conduit à une institution indéfinie, indécise, et fragilisée. Même les tentatives françaises de rénovation — comme les “itinéraires de découverte”  lancées par Jack Lang et Claude Allègre — se sont soldées par un échec retentissant, comparable à celui que nous vivons aujourd’hui avec le collège tunisien.

Brahim Ben Salah – Inspecteur général de l’éducation, retraité –

Traduction : Mongi Akrout-Inspecteur général de l’éducation, retraité.

Pour accéder à la version Arabe, cliquer ICI



[1] Jean Zay, né le 6 août 1904[1] à Orléans (Loiret) et mort pour la France, assassiné par la Milice, le 20 juin 1944 à Molles (Allier), est un avocat et homme politique français. Il est sous-secrétaire d'État à la présidence du Conseil, ministre de l'Éducation nationale et des Beaux-Arts, député et conseiller général du Loiret. https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Accueil_principal

 

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