.
Sans détours, je dirai que le collège
tunisien est une institution hybride, une école sans identité. Nous ne savons
pas vraiment s’il constitue le second cycle de l’enseignement de base —
puisqu’on lui a artificiellement créé un diplôme de fin d’études de base — ou
s’il représente le premier cycle de l’enseignement secondaire, étant donné que
son organisation est identique à celle du secondaire. D’ailleurs, la direction
centrale qui en a la charge est la même que celle de l’enseignement secondaire,
et les enseignants y appartiennent au même corps professionnel.( corps des professeurs du secondaire.)
Les programmes du collège ont un statut spécifique
:
On ne sait pas
exactement si ces programmes prolongent ceux de l’école
primaire ou s’ils préparent à ceux du secondaire.
S’ils constituent la suite logique de l’enseignement de base, comment expliquer
la rupture flagrante entre la sixième et la septième année du cycle de base ?
Comment comprendre l’échec scolaire massif constaté en septième année ? (dans
ce contexte, je m’étonne de la proposition de ceux qui souhaitent rétablir le
concours d’accès à la première année de
l’enseignement secondaire, cela revient à reconnaître que le collège n’appartient
pas véritablement à l’enseignement de base et c’est ainsi qu’ils se
permettent d’encourager le redoublement des dizaines de milliers d’élèves en
classe de sixième). Et si, à l’inverse, les programmes du
collège préparent au secondaire, comment comprendre alors l’échec qui se
manifeste en première année de l’enseignement secondaire quelques soient les changements
entre les deux cycles? De toute évidence, il s’avère que le collège tunisien
n’est ni efficace pour consolider l’enseignement de base, ni pour préparer à
l’enseignement secondaire, C’est une
école qui ne sait ni accueillir les élèves issus du primaire ; ni les
préparer au secondaire. Faut-il alors considérer le collège comme une sorte de
petit lycée, doté de sa propre identité, mais sans fonction clairement définie
?
L’enseignement
au collège : un système fragmenté
Au sein du collège, l’enseignant ne sait pratiquement rien de
la formation reçue par l’élève à l’école primaire, ni de celle qu’il recevra
plus tard au lycée.
Ainsi,
les différentes étapes du parcours scolaire sont déconnectées les unes des
autres.
Depuis la création du collège, le savoir pédagogique s’est morcelé et
désarticulé : il a perdu son unité.
Le plus grave, c’est que les élèves qui arrivent du primaire ont été formés
selon l’approche par compétences, alors que le collège, lui, les soumet
à une approche basée sur les contenus et les objectifs, une approche calquée
sur le modèle du secondaire.
De ce fait, le collège est devenu un champ de conflit entre les approches pédagogique, où
s’affrontent deux logiques sans que l’on prenne conscience des répercussions
psychologiques et cognitives de ce passage brutal sur les élèves. Il en résulte
que les enseignants du collège tendent à accuser le primaire d’être à l’origine
des lacunes constatées et de ne pas avoir assuré la formation nécessaire.
Le
collège : une institution à haut risque éducatif et social
Le collège est sans doute l’institution
scolaire la plus exposée, car il accueille une population d’adolescents,
c’est-à-dire une tranche d’âge fragile, propice aux difficultés de
comportement, aux dérives, à la violence et à la délinquance. Cette situation
épuise à la fois les enseignants et les parents.
Mais a-t-on prévu pour cette école des mesures préventives spécifiques
capables de la protéger contre ces fléaux ? Et ces déviances scolaires existaient-elles,
dans cette proportion, à l’époque où le secondaire formait encore une seule entité, articulée en deux cycles ?
Un choix
politique contestable
Si
le collège est aujourd’hui le maillon faible du système éducatif, pourquoi
persiste-t-on à le maintenir comme choix politique et pédagogique ? Qu’est-ce
qui a poussé le décideur politique à supprimer le lycée unique, qui regroupait
deux cycles d’enseignement général ? Ne serait-il pas préférable qu’un enfant
passe sept années dans le même établissement, afin qu’il s’y attache, s’y
identifie, et en devienne un membre à part entière ? Cela renforcerait son
sentiment d’appartenance, faciliterait le suivi de sa scolarité et de son
comportement, et améliorerait la cohérence éducative.
Pourquoi le politique tient-il tant à
garder l’élève jusqu’à seize ans dans un collège unique ? Est-ce vraiment pour
lui assurer un socle culturel commun, censé le protéger de l’analphabétisme ou
des influences idéologiques étrangères ? Ne pourrait-il pas s’intégrer socialement
sans passer par ce moule unique ? Quel est le bilan réel de la scolarité
obligatoire jusqu’à seize ans, alors que le décrochage scolaire explose au
collège ? L’école doit-elle être un espace pour tous, y compris pour ceux qui
n’y trouvent ni sens ni motivation ? Ne pourrait-on pas offrir d’autres
parcours permettant à certains jeunes de s’épanouir autrement que dans un
collège qui ne les retient que par conDe nombreux jeunes souhaiteraient
rejoindre les centres de formation professionnelle plus tôt, mais ces
établissements ne peuvent pas tous les accueillir. Et au bout du compte, le
collège assure-t-il aujourd’hui ce fameux socle culturel commun entre tous les
enfants, alors que les inégalités sociales et territoriales ne cessent de se
creusent ?
Un choix politique devenu
anachronique
Il est vrai qu’à sa création, le collège unifié répondait à un
choix politique courageux : rapprocher l’école des zones d’habitation,
réduire le besoin d’internats et garantir un minimum de culture scolaire pour
tous. Mais ces justifications n’ont plus de raison d’être aujourd’hui. Nous
avons désormais des collèges situés à côté même des lycées, et la diversité des
établissements s’est accrue : (collèges techniques, collèges pilotes, centres
de formation professionnelle…). Ne serait-il pas temps pour l’État de diversifier
davantage les parcours scolaires, afin de redonner au lycée sa fonction
d’enseignement général intégrant ses deux cycles ?
Un modèle importé, mal adapté
En vérité, ce sont les choix
politiques français qui ont inspiré la création du collège unifié, notamment
avec René Haby (1974-1978). Mais, en France, cette école a connu de multiples
tentatives de réforme et de redéfinition, que la Tunisie n’a jamais
entreprises. Plus encore, le collège français fut le résultat de plusieurs
tentatives de la gauche et d’un long processus historique, amorcé dès Jean Zay[1] (1936),
dans une perspective de démocratisation de l’enseignement. Pourtant, cette
institution a fini par trahir ses ambitions initiales : de l’école garantissant
un minimum de culture pour tous, elle est devenue l’école du minimum culturel .C’est
aussi notre réalité aujourd’hui en Tunisie, surtout qu’aucun texte éducatif législatif
n’a encore défini le contenu de ce “minimum culturel commun” censé caractérisé le
diplômé du collège. Nous continuons à nous en tenons aux slogans empruntés à la France :
– “Un collège pour tous” ; – puis “Un collège pour chacun” ; – et enfin, selon
Ségolène Royal : “Un collège pour tous et pour chacun” — ce que nous pourrions
traduire par : “Une école pour tous, où chacun a sa chance”, mais ces différents slogans ne donnent aucune signification qualitative et
ils ont conduit à une institution indéfinie, indécise, et fragilisée. Même les
tentatives françaises de rénovation — comme les “itinéraires de découverte” lancées par Jack Lang et Claude Allègre — se
sont soldées par un échec retentissant, comparable à celui que nous vivons
aujourd’hui avec le collège tunisien.
Brahim Ben
Salah – Inspecteur général de l’éducation, retraité –
Traduction :
Mongi Akrout-Inspecteur général de l’éducation, retraité.
Pour accéder à
la version Arabe, cliquer ICI
[1]
Jean Zay, né le 6 août 1904[1] à Orléans (Loiret) et mort pour la France,
assassiné par la Milice, le 20 juin 1944 à Molles (Allier), est un avocat et
homme politique français. Il est sous-secrétaire d'État à la présidence du
Conseil, ministre de l'Éducation nationale et des Beaux-Arts, député et
conseiller général du Loiret. https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Accueil_principal

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