15 novembre 1955 :
une date historique qui trancha le différend entre Bourguiba et Ben Youssef… et
après ?
Le lycée
du 15 novembre 1955 à Sfax a connu hier une soirée mémorable réunissant
plusieurs générations d’anciens élèves, depuis la promotion de 1956 jusqu’aux
plus récentes. Ceux qui furent élèves hier sont devenus aujourd’hui ministres,
avocats, directeurs généraux, inspecteurs, responsables régionaux, magistrats…
La famille du regretté Ahmed Zghal, directeur du lycée entre 1956 et 1981,
était également présente.
Le discours
de M. Anouar Chelly, actuel directeur de l’établissement
La
rencontre s’est ouverte par un discours de M. Anouar Chelly, actuel directeur
de l’établissement, qui a expliqué que l’invitation adressée à la famille de M.
Ahmed Zghal ainsi qu’à ses anciens élèves et compagnons de route visait à
inaugurer une salle désormais baptisée à son nom. Il s’agit d’une salle
polyvalente dédiée aux activités culturelles (musique, théâtre, cinéma,
conférences), animées par les clubs de l’établissement sous la supervision des
enseignants, afin de stimuler davantage la créativité et l’expression des
élèves. Cette réalisation concrétise, a-t-il ajouté, un projet longtemps rêvé
par Ahmed Zghal.
Le
témoignage de M° Arslane Ben Farhat, ancien élève du lycée
Dans le
même esprit, Arslane Ben Farhat, maître-assistant à la Faculté des Lettres de
Sfax et ancien élève du lycée dans les années 1960, a rappelé qu’Ahmed Zghal
refusait que l’élève soit réduit à un simple récipient où l’on déverse un
savoir qu’il apprend par cœur et répète mécaniquement, sans conscience ni
réflexion. Le professeur Arslane a insisté sur la nécessité d’inculquer aux
élèves l’esprit critique et le questionnement, de les prémunir contre la pensée
figée et de promouvoir une formation globale, à la fois sociale et culturelle.
Le
témoignage de M° Béchir Ben Jedidia, ancien élève du lycée
De son
côté, le professeur Béchir Ben Jedidia, chercheur en langue et religion et
ancien élève du lycée, venu de Nabeul pour témoigner, a évoqué deux vertus
qu’il avait apprises de son directeur et qui lui furent précieuses dans sa vie
: discipline et respect d’autrui.
« À
l’internat, notre conduite était celle de soldats dans leur caserne. Nous
vénérions notre lycée comme nous vénérions notre patrie, veillant
scrupuleusement à sa propreté et à la préservation de ses biens. M. Ahmed Zghal nous recommandait toujours de
finir notre repas et de ne jamais jeter la nourriture. Je me suis souvenu de
cette leçon lors de mon séjour en Allemagne… ».
Les
témoignages de la famille.
Dr Riadh
Chaabouni Zghal, épouse
du défunt, a salué la fidélité des enfants de Sfax envers un homme qui
considérait l’école idéale, celle qui respecte l’élève en tant que personne
digne, avant d’en faire un avocat, un ingénieur ou un médecin. Elle a exprimé
sa gratitude envers les organisateurs de cet hommage et rappelé que son mari
avait dirigé l’établissement durant vingt-cinq ans, consacrant toute son
énergie à l’éducation. Pour lui, accompagner les élèves sur le plan social et
psychologique primait sur le simple bourrage de crâne. C’est cette conviction
qui le conduisait à passer plus de douze heures quotidiennes dans son bureau.
Elle a également évoqué l’Association de la protection de l’environnement qu’il
avait fondée avec d’autres personnalités de Sfax, rappelant combien la lutte
contre la pollution industrielle, notamment celle de la SIAPE et de la société
NPK, fut son combat constant malgré les pressions des autorités locales et
centrales.
Sa fille
Emna a souligné que son père, dès sa jeunesse,
avait affirmé une position anticoloniale. Installée avec sa famille dans une
exploitation agricole confisquée par un colon français, il voyait dans
l’indépendance de 1956 et dans le projet de l’État national moderne une
opportunité de contribuer au progrès de la Tunisie. Elle a ajouté : « Mon père
aimait profondément son métier et ses élèves. Il soutenait moralement,
socialement et même matériellement les plus démunis. »
Le témoignage,
Mohamed Habib Sallami, inspecteur de l’éducation religieuse:
« Que Dieu ait pitié de mon grand frère, l’ami cher, l’ancien zitounien et le
militant Ahmed Zghal. Disparu, il demeure vivant dans la mémoire de ses proches
et de ses amis. C’est par fidélité que son épouse, Dr Riadh Zghal, ses enfants
Tamim et Emna, ainsi que la famille éducative du lycée du 15 novembre 1955, ont
voulu concrétiser cette mémoire en fondant une grande salle de lecture et de
rencontres intellectuelles dans ce lycée qu’il dirigeait depuis octobre 1956,
succédant à son maître, le regretté Ahmed Fourati. À l’époque, il s’agissait de
l’annexe zitounienne de Sfax. Lorsque l’enseignement zitounien prit fin,
l’annexe devint un lycée, et Ahmed Zghal le baptisa “Lycée du 15 novembre
1955”. Il en assura la direction durant près de trente ans, incarnant le modèle
du directeur novateur et rigoureux, attentif aux élèves comme aux enseignants.
Aujourd’hui, on y inaugure la “Bibliothèque Ahmed Zghal”, financée par sa
famille. Ce choix n’est pas fortuit : Ahmed Zghal était un passionné de
lecture, achetant et dévorant les livres, et en faisant la matière de ses
conférences. Dès 1956 déjà, il avait installé dans chaque salle de classe de
l’annexe zitounienne une petite bibliothèque, enrichie par les fonds de la
grande mosquée de Sfax — des livres de droit musulman (fiqh) et de langue. Avec l’aide
du regretté historien Mohamed Mahfoudh, il en fit une bibliothèque de référence
qu’il enrichissait chaque année. Lui dédier aujourd’hui une bibliothèque est
donc un acte de reconnaissance légitime. »
L’inspecteur
Sallami a également rapporté des paroles inoubliables de Si Ahmed :« En
1957-1958, alors que j’étais chargé d’enseignement à l’annexe zitounienne
dirigée par Ahmed Zghal, je n’ai pas remis les notes d’examen à la date fixée
par la circulaire. Quelques jours plus tard, je reçus une lettre de réprimande
pour non-respect des délais. J’allai voir le directeur Ahmed Zghal pour lui
expliquer les raisons de mon retard : il savait que je passais de longues
heures à l’école à m’occuper de la revue du lycée Al Azayem et de l’animation
culturelle, il m’écouta puis me répondit par une phrase que je n’ai jamais
oubliée : “L’obligation (Al Fardh) prime sur le surérogatoire (En Nâfilah).”
J’ai compris qu’il voulait dire que les cours, les examens et les notes
relevaient de l’obligation, tandis que la revue et les activités culturelles
étaient des surérogatoires que l’on choisit d’assurer ou non. Cette leçon, je
la répète encore aujourd’hui. N’en avons-nous pas besoin, en Tunisie, dans
l’enseignement, dans les cours particuliers, en politique et en culture ? »
Nous
avons appris que la famille du défunt a
demandé au ministre de l’Éducation de baptiser le lycée du 15 novembre 1955 par son nom.
Plusieurs estiment qu’il en est digne, lui qui a tant œuvré pour une éducation
alliant savoir et culture, et qui fut directeur régional de l’enseignement et
maire de Sfax. Toutefois, certains s’y opposent, au motif qu’il serait
inopportun d’effacer une date historique qui marqua un tournant dans l’histoire
nationale pour l’indépendance.
Pour
terminer son témoignage, M° Sallami donna un petit aperçu historique du lycée.
Situé
route El Ain, km 1 à Sfax, le lycée du 15 novembre 1955 fut construit dès 1950
grâce aux dons des habitants de la ville. Achevé en octobre 1955, il portait le
nom de « Lycée El Hay Azzaitouni », appellation qui perdura la mémoire
collective. C’est entre ses murs qu’eut lieu, le 15 novembre 1955, le Vème
congrès du Néo-Destour, qui trancha le
différend entre Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef. Le président Bourguiba
l’inaugura le 26 février 1957. En 1964, un réfectoire et deux internats furent
ajoutés pour accueillir 120 élèves.
Mossad
Cherif, Professeur d’enseignement secondaire et journaliste.
Sfax-
mars
Traduction :Mongi
Akrout, inspecteut général de l’éducation retraité.
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