dimanche 22 mars 2026

Hommage à la mémoire du Professeur Ahmed ZGHAL

 

Professeur A.Zghal
A l’occasion du cinquième anniversaire de la disparition de l’éducateur et militant Ahmed Zghal
(décédé dans la nuit du vendredi 27 mars 2020), le blog pédagogique consacre son billet de cette semaine à sa mémoire.


Ce billet est un compte rendu de la cérémonie organisée à l’occasion de l’inauguration de la salle polyvalente au lycée 15 novembre qui va porter le nom du défunt.  Le texte est  de la plume de notre ami Mossadek Cherif et publié dans le journal Assabah le 11 juin 2023.

La cérémonie fut l’occasion de retracer le parcours d’un homme qui sut allier action pédagogique et engagement civique dans sa ville natale, Sfax. Son nom reste intimement lié au lycée du 15 novembre 1955, qu’il dirigea durant un quart de siècle, marquant des générations d’élèves par des valeurs de discipline, d’esprit critique et de créativité. Parallèlement à son rôle éducatif, Ahmed Zghal fut aussi une voix courageuse dans la défense de l’environnement face à la pollution industrielle.

Évoquer sa mémoire aujourd’hui, c’est non seulement lui rendre hommage, mais également réfléchir au modèle éducatif et culturel qu’il a incarné. Qu’il repose en paix.

 

 

 

15 novembre 1955 : une date historique qui trancha le différend entre Bourguiba et Ben Youssef… et après ?

Le lycée du 15 novembre 1955 à Sfax a connu hier une soirée mémorable réunissant plusieurs générations d’anciens élèves, depuis la promotion de 1956 jusqu’aux plus récentes. Ceux qui furent élèves hier sont devenus aujourd’hui ministres, avocats, directeurs généraux, inspecteurs, responsables régionaux, magistrats… La famille du regretté Ahmed Zghal, directeur du lycée entre 1956 et 1981, était également présente.

 

Le discours de M. Anouar Chelly, actuel directeur de l’établissement

La rencontre s’est ouverte par un discours de M. Anouar Chelly, actuel directeur de l’établissement, qui a expliqué que l’invitation adressée à la famille de M. Ahmed Zghal ainsi qu’à ses anciens élèves et compagnons de route visait à inaugurer une salle désormais baptisée à son nom. Il s’agit d’une salle polyvalente dédiée aux activités culturelles (musique, théâtre, cinéma, conférences), animées par les clubs de l’établissement sous la supervision des enseignants, afin de stimuler davantage la créativité et l’expression des élèves. Cette réalisation concrétise, a-t-il ajouté, un projet longtemps rêvé par Ahmed Zghal.

 

Le témoignage de M° Arslane Ben Farhat, ancien élève du lycée

Dans le même esprit, Arslane Ben Farhat, maître-assistant à la Faculté des Lettres de Sfax et ancien élève du lycée dans les années 1960, a rappelé qu’Ahmed Zghal refusait que l’élève soit réduit à un simple récipient où l’on déverse un savoir qu’il apprend par cœur et répète mécaniquement, sans conscience ni réflexion. Le professeur Arslane a insisté sur la nécessité d’inculquer aux élèves l’esprit critique et le questionnement, de les prémunir contre la pensée figée et de promouvoir une formation globale, à la fois sociale et culturelle.

 

Le témoignage de M° Béchir Ben Jedidia, ancien élève du lycée

De son côté, le professeur Béchir Ben Jedidia, chercheur en langue et religion et ancien élève du lycée, venu de Nabeul pour témoigner, a évoqué deux vertus qu’il avait apprises de son directeur et qui lui furent précieuses dans sa vie : discipline et respect d’autrui.

« À l’internat, notre conduite était celle de soldats dans leur caserne. Nous vénérions notre lycée comme nous vénérions notre patrie, veillant scrupuleusement à sa propreté et à la préservation de ses biens.  M. Ahmed Zghal nous recommandait toujours de finir notre repas et de ne jamais jeter la nourriture. Je me suis souvenu de cette leçon lors de mon séjour en Allemagne… ».

 

Les témoignages de la famille.

Dr Riadh Chaabouni Zghal, épouse du défunt, a salué la fidélité des enfants de Sfax envers un homme qui considérait l’école idéale, celle qui respecte l’élève en tant que personne digne, avant d’en faire un avocat, un ingénieur ou un médecin. Elle a exprimé sa gratitude envers les organisateurs de cet hommage et rappelé que son mari avait dirigé l’établissement durant vingt-cinq ans, consacrant toute son énergie à l’éducation. Pour lui, accompagner les élèves sur le plan social et psychologique primait sur le simple bourrage de crâne. C’est cette conviction qui le conduisait à passer plus de douze heures quotidiennes dans son bureau. Elle a également évoqué l’Association de la protection de l’environnement qu’il avait fondée avec d’autres personnalités de Sfax, rappelant combien la lutte contre la pollution industrielle, notamment celle de la SIAPE et de la société NPK, fut son combat constant malgré les pressions des autorités locales et centrales.

 

Sa fille Emna a souligné que son père, dès sa jeunesse, avait affirmé une position anticoloniale. Installée avec sa famille dans une exploitation agricole confisquée par un colon français, il voyait dans l’indépendance de 1956 et dans le projet de l’État national moderne une opportunité de contribuer au progrès de la Tunisie. Elle a ajouté : « Mon père aimait profondément son métier et ses élèves. Il soutenait moralement, socialement et même matériellement les plus démunis. »

Le témoignage, Mohamed Habib Sallami, inspecteur de l’éducation religieuse:


« Que Dieu ait pitié de mon grand frère, l’ami cher, l’ancien zitounien et le militant Ahmed Zghal. Disparu, il demeure vivant dans la mémoire de ses proches et de ses amis. C’est par fidélité que son épouse, Dr Riadh Zghal, ses enfants Tamim et Emna, ainsi que la famille éducative du lycée du 15 novembre 1955, ont voulu concrétiser cette mémoire en fondant une grande salle de lecture et de rencontres intellectuelles dans ce lycée qu’il dirigeait depuis octobre 1956, succédant à son maître, le regretté Ahmed Fourati. À l’époque, il s’agissait de l’annexe zitounienne de Sfax. Lorsque l’enseignement zitounien prit fin, l’annexe devint un lycée, et Ahmed Zghal le baptisa “Lycée du 15 novembre 1955”. Il en assura la direction durant près de trente ans, incarnant le modèle du directeur novateur et rigoureux, attentif aux élèves comme aux enseignants. Aujourd’hui, on y inaugure la “Bibliothèque Ahmed Zghal”, financée par sa famille. Ce choix n’est pas fortuit : Ahmed Zghal était un passionné de lecture, achetant et dévorant les livres, et en faisant la matière de ses conférences. Dès 1956 déjà, il avait installé dans chaque salle de classe de l’annexe zitounienne une petite bibliothèque, enrichie par les fonds de la grande mosquée de Sfax — des livres de  droit musulman (fiqh) et de langue. Avec l’aide du regretté historien Mohamed Mahfoudh, il en fit une bibliothèque de référence qu’il enrichissait chaque année. Lui dédier aujourd’hui une bibliothèque est donc un acte de reconnaissance légitime. »

L’inspecteur Sallami a également rapporté des paroles inoubliables de Si Ahmed :« En 1957-1958, alors que j’étais chargé d’enseignement à l’annexe zitounienne dirigée par Ahmed Zghal, je n’ai pas remis les notes d’examen à la date fixée par la circulaire. Quelques jours plus tard, je reçus une lettre de réprimande pour non-respect des délais. J’allai voir le directeur Ahmed Zghal pour lui expliquer les raisons de mon retard : il savait que je passais de longues heures à l’école à m’occuper de la revue du lycée Al Azayem et de l’animation culturelle, il m’écouta puis me répondit par une phrase que je n’ai jamais oubliée : “L’obligation (Al Fardh) prime sur le surérogatoire (En Nâfilah).” J’ai compris qu’il voulait dire que les cours, les examens et les notes relevaient de l’obligation, tandis que la revue et les activités culturelles étaient des surérogatoires que l’on choisit d’assurer ou non. Cette leçon, je la répète encore aujourd’hui. N’en avons-nous pas besoin, en Tunisie, dans l’enseignement, dans les cours particuliers, en politique et en culture ? »

Nous avons appris  que la famille du défunt a demandé au ministre de l’Éducation de baptiser  le lycée du 15 novembre 1955 par son nom. Plusieurs estiment qu’il en est digne, lui qui a tant œuvré pour une éducation alliant savoir et culture, et qui fut directeur régional de l’enseignement et maire de Sfax. Toutefois, certains s’y opposent, au motif qu’il serait inopportun d’effacer une date historique qui marqua un tournant dans l’histoire nationale pour l’indépendance.

Pour terminer son témoignage, M° Sallami donna un petit aperçu historique du lycée.

Situé route El Ain, km 1 à Sfax, le lycée du 15 novembre 1955 fut construit dès 1950 grâce aux dons des habitants de la ville. Achevé en octobre 1955, il portait le nom de « Lycée El Hay Azzaitouni », appellation qui perdura la mémoire collective. C’est entre ses murs qu’eut lieu, le 15 novembre 1955, le Vème  congrès du Néo-Destour, qui trancha le différend entre Habib Bourguiba et Salah Ben Youssef. Le président Bourguiba l’inaugura le 26 février 1957. En 1964, un réfectoire et deux internats furent ajoutés pour accueillir 120 élèves.

Mossad Cherif, Professeur d’enseignement secondaire et journaliste.

Sfax- mars

Traduction :Mongi Akrout, inspecteut général de l’éducation retraité.

Pour accéder à la version ARABE, cliquer ICI

 

 

 

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