lundi 9 octobre 2017

Circulaire Ministérielle du 8 septembre 1928 au sujet des leçons en série



le blog pédagogique présente cette semaine un document vieux de 89 années dont le contenu  est encore d’actualité, il s’agit d’une circulaire qui  fut publiée par le Ministre de l’instruction publique Français Édouard Herriot (voir annexe) dans laquelle il dénonçait les cours particuliers imposés par certains enseignants (déjà à cette époque).  
En lisant cette circulaire on est frappé par certaines similitudes  avec ce que nous connaissons dans nos écoles et lycées aujourd’hui. Lisez pour voir.


LE TEXTE DE LA CIRCULAIRE
" Mon Attention a été attirée cette année, à différentes reprises, sur quelques abus isolés qui se sont produits dans certains  établissements  secondaires, soit durant l'année scolaire à l'occasion des leçons particulières ou de cours à l'usage des élèves faibles, soit pendant les grandes vacances, dans certains cours organisés pour les candidats au baccalauréat ajournés à la session de juillet.
Commentaire
le Ministre parle de trois  types  de leçons particulières payantes:
-         Des leçons données au cours de l’année pour les ‘élèves faibles’
-         Des cours pour préparer les concours des grandes écoles
-         Des cours  organisés durant les grandes vacances  pour les candidats  au bac ajournés
le ministre  parle « d’abus isolés » et pourtant il leur consacre une circulaire ferme. Pourquoi ?

Je ne méconnais nullement l'intérêt qu'il peut y avoir, dans ces divers cas, à seconder les efforts ou à accélérer les progrès de certains élèves bien intentionnés que des causes accidentelles ont pu mettre en retard; il est, par exemple, naturel et louable qu'un professeur consente à donner des leçons particulières à tel  de  ses élèves qu'une maladie a retardé. Mais il importe que ces leçons, dûment sollicitées par la famille, gardent un caractère occasionnel et individuel, le recrutement plus attentif de nos classes et une rigueur accrue des examens de passage doivent garantir désormais que la généralité des élèves qui font leurs études dans les établissements secondaires publics sont capables de fournir convenablement le travail qui leur est demandé et d'atteindre en première, sans secours spécial, le niveau du baccalauréat.

Commentaire
le Ministre admet l’idée qu’un enseignant puisse donner occasionnellement  un cours de soutien  dans des cas bien particuliers à un de ses élèves  dont  la maladie a entrainé une longue absence.  Pour le ministre un bon contrôle  et une évaluation rigoureuse seraient capables de permettre aux élèves qui accèdent aux lycées de réussir leurs études sans  un«  secours spécial »

On ne saurait donc ni comprendre, ni tolérer que, dans cette classe de première, le professeur, de son initiative propre, crée régulièrement, au mois d'octobre, une section dite « d'élèves faibles », section égale parfois au quart ou au tiers de l'effectif et même davantage, et qu'il avise les familles de l'existence d'un cours destiné à ces élèves, en faisant connaître ses tarifs par un prospectus. Cette organisation d'un enseignement privé au compte du maître, dans la classe même qui lui est confiée, est un abus qui doit prendre fin sans retard.
le Ministre dénonce la pratique de certains professeurs de la classe de première ( l’équivalent de la classe de 3ème année secondaire actuellement) qui ont pris l’habitude de créer depuis le début de l’année « une section d’élèves faibles » pour leur proposer leur service payant, pour le Ministre  il s’agit là d’un abus intolérable qui doit s’arrêter.
On en peut dire autant de certains cours qui fonctionnent dans les classes préparatoires au concours d'entrée des grandes écoles  surtout de l'école polytechnique, l’institution de ces cours spéciaux crée, en effet, deux catégories d'élèves; il y a d'une part les élèves qui peuvent payer la préparation spéciale, et de l'autre ceux qui — boursiers ou autres — ne le peuvent pas.
Les familles en viennent à penser, non sans quelque apparence de raison, qu'il existe deux espèces de préparation; celle du lycée, bonne sans doute, mais aléatoire et insuffisante, dans la pratique et celle du cours payant, qui est nécessaire au succès. L’idée ne doit pas pouvoir naître, dans nos établissements d'enseignement secondaire qu'un maître réserverait un dévouement et des soins particuliers à ceux qui les pourraient payer.
 D'autre part, il convient de rappeler qu'une préparation commune, ouverte à tous indistinctement et laissant une large place à l'effort personnel, est la condition la plus sûre pour permettre aux concours de remplir leur rôle de sélection équitable des valeurs. Enfin, je ne puis accepter que les classes préparatoires de tel ou tel établissement finissent, par des moyens de cette sorte, être avantagées par rapport à celles ou la préparation se fait normalement, et que le jeu de l'émulation loyale se trouve ainsi faussé.
Le Ministre dénonce ce deuxième type de cours particuliers  en  avançant plusieurs arguments :
-  Ces cours sont une source d’inégalité  entre ceux qui ont les moyens et ceux qui n’en ont pas.
- Ces cours contribuent à la mise en place d’une formation à deux vitesses , la première  - privée - garantirait la réussite et la deuxième assurée à l’école  serait  plutôt « aléatoire et insuffisante ».
- Enfin ces cours et ces préparations payantes faussent les concours car  «  l'émulation loyale se trouve ainsi faussée ».

Les cours dits de vacances donnent lieu parfois à des abus analogues. Dans certains cas, des professeurs associés ont fondé une sorte d'institution temporaire, qui utilise les locaux du lycée ou du collège pour y donner un enseignement d'entraînement au baccalauréat, sans valeur éducative. Des prospectus imprimés, des affiches appellent la clientèle et l'on a soin de spécifier que tous les candidats et candidates refusés, que les parents désireraient voir bénéficier de cette organisation, pourraient s'y faire inscrire, d'où qu'ils viennent. Une telle pratique est intolérable; elle doit, elle aussi, prendre fin sans retard. Il n'est pas possible que les établissements de l'Etat servent à de telles fins.
Commentaire
Enfin le troisième type de cours particuliers sont pour le Ministre « intolérables » parce que  certains enseignants s’associent pour donner des cours d’été dans les locaux des établissements publics, d’ailleurs le Ministre  affirme que cet « enseignement d'entraînement au baccalauréat,  est sans valeur éducative »

Je sais, du reste, que de tels abus sont de très rares exceptions. L'esprit du personnel secondaire, qui est une des forces morales de ce pays, est demeuré intact dans son ensemble. Mon devoir n'est que plus impérieux de le préserver de la contagion. Au moment où la crise mondiale contraignait chacun à se créer des ressources supplémentaires pour l'entretien de sa famille, on eut à la rigueur pu faire quelques sacrifices à la nécessité. Mais ces temps commencent à s'éloigner ; les traitements ont été réajustés, la rétribution des heures supplémentaires a été très largement accrue; il faut maintenir pures de compromission les habitudes de désintéressement et de dignité qui ont fait l'autorité, morale de nos maîtres et le prestige de l'Université.
Si l'on méconnaissait cette urgence, les premières victimes d'une telle faute seraient les enfants de France et les professeurs eux-mêmes. Les enfants, accoutumés à compter sur l'aide complaisante du maître, perdraient le sentiment que leur progrès dépend de leur effort propre; ils ajouteraient aux heures des classes celles des répétitions, au risque de ne plus avoir (le fait s'est produit dans un lycée voisin de Paris) une minute de répit, même pendant les récréations, de midi à l'heure du coucher.
Quant aux maîtres, le fait qu'un très petit nombre d'entre eux profitent de leurs fonctions pour s'assurer abusivement des avantages matériels, devient un argument contre l’immense majorité du personnel, restée fidèle à l'esprit universitaire.  Rien n'a rendu plus malaisée la défense des revendications relatives aux traitements; rien n'est plus propice aujourd'hui encore à desservir devant l'opinion la cause des fonctionnaires de l'enseignement public.
Commentaire
Dans la dernière partie, le Ministre a essayé de justifier la publication de cette circulaire , bien qu’il reconnait que ces pratiques sont encore très minoritaires , il craint « la contagion » et que son devoir était de préserver « les habitudes de désintéressement et de dignité qui ont fait l'autorité, morale de nos maîtres » , il considère qu’il s’agit là d’une urgence ; car si on ne met pas un terme à ce fléau les premières victimes « seraient les enfants de France et les professeurs eux-mêmes »
les élèves vont petit à petit perdre le sens de l’effort personnel et n’auront plus de temps pour s’épanouir, n’ayant plus «  une minute de répit »
les maîtres dont la « majorité restée fidèle à l'esprit »  seront déconsidérés par l’opinion publique par la faute « d’un très petit nombre d'entre eux qui profitent de leurs fonctions pour s'assurer abusivement des avantages matériels ».


Le Ministre de l’instruction publique, 
E. HERRIOT.
.
Janvier avril  1929 N° 1 -  43ème année.
Bulletin officielle de la direction générale de l’instruction publique et des beaux-arts
annexe :
Édouard Herriot (1872 - 1957)
La «République des professeurs»

« Né à Troyes, en Champagne, dans la famille d'un officier sorti du rang, Édouard Herriot est le plus illustre représentant de la « République des professeurs » qui vit des normaliens se succéder à la présidence du Conseil sous la IIIe République avec Paul Painlevé, Léon Blum et André Tardieu, et dont le dernier lointain représentant fut Georges Pompidou.
« Figure montante du parti radical, il fut élu en 1912, sénateur ... Pendant la Première Guerre mondiale, il fut appelé comme ministre des Travaux publics, du transport et du ravitaillement dans le cinquième ministère Briand. À l’issue du conflit, il prend la tête  du  parti radical-socialiste, il le reconstruisit. En 1923, ce parti, sous son impulsion, s’associa avec la SFIO pour fonder le Cartel des gauches. Après la victoire du Cartel, aux élections législatives de 1924, Édouard Herriot devint chef du gouvernement, mais tomba bientôt, renversé sous l’influence des milieux de la banque et de l’industrie hostiles à sa politique financière ;  il devint ministre de l’Instruction publique dans le cabinet de l’Union nationale fondé par Raymond Poincaré en 1926. À ce poste, dans un climat politique apaisé, il mit en œuvre la réforme de l’école unique »[1]. »


Présentation , traduction et commentaire  Hédi bouhouch , Mongi Akrout Inspecteurs généraux de l’éducation, et Brahim Ben Atig, Professeur Principal émérite.
Tunis , 2017




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