lundi 12 décembre 2016

La réforme de 1958 : Trois ans après sa mise en oeuvre


Avant propos
A l’occasion de la rentée 2016/2017, nous proposons aux lecteurs du blog pédagogique un article d’une grande valeur historique ;  il s’agit  de l’éditorial  du premier numéro du bulletin pédagogique du second degré,  paru  au mois  de Mai 1960,  rédigé par  le professeur  Mahmoud Messadi , secrétaire d’état à l’éducation , qui est considéré comme le père de la première grande réforme de l’enseignement de l’indépendance, la réforme de 1958 , nous avons accompagné l’éditorial par nos commentaires 

« Certes, la réforme de l’enseignement, mise en application, depuis bientôt deux ans, s’était fixée comme objectif premier l’extension horizontale de la scolarisation et l’adaptation des disciplines du premier degré aux demandes de la nouvelle réalité tunisienne, et aux exigences de l’évolution du pays après l’indépendance. Mais, parallèlement à cet impératif fondamental, elle s’est imposée également :
- d’une part, de préparer une extension verticale de la scolarisation sans quoi la première risquait de rester sans conséquence, voire d’être socialement périlleuse ;
- d’autre part, de concevoir un enseignement de second degré offrant un éventail d’orientation et une diversification fonctionnelle pédagogiquement appropriées aux aptitudes individuelles, aux besoins nationaux en cadres de toutes catégories et de tous niveaux, ainsi qu’à l’évolution et aux progrès de la science moderne.
commentaire
Messadi - le politique -
Le secrétaire d’état commence par rappeler, dans cet éditorial, les finalités de la réforme entreprise depuis deux ans, qui sont :
1-   L’extension verticale de la scolarisation c'est-à-dire scolariser tous les enfants tunisiens en âge de scolarisation, pour réaliser le vœu de tout un peuple et concrétiser une vieille revendication du mouvement jeunes tunisiens ; or c’est une tâche monumentale, face à la grande demande.
2-   L’extension verticale  de la scolarisation, c'est-à-dire se préparer à accueillir les élèves qui vont achever les études primaires avec succès dans les collèges et les lycées, avec ce que cela implique comme effort pour préparer les bâtiments et les professeurs qualifiés ; Messadi estime que cette extension est urgente ; sans cela l’extension horizontale n’aura pas de sens,  ne pas la réaliser  équivaut au maintien du système colonial qui fermait les portes de l’enseignement secondaires aux enfants tunisiens.
3-    Donner aux nouveaux programmes la dimension nationale.
4-   Mettre en place un enseignement secondaire accessible aux jeunes tunisiens et qui répond aux besoins du pays.
les deux premières finalités étaient deux véritables défis, au vu des moyens matériels et humains disponibles à cette époque.

Repenser entièrement dans ses objectifs, comme dans son contenu, l’enseignement du second degré pouvait-il atteindre le but visé sans repenser en même temps ses méthodes et ses procédés pédagogiques ?
Ce serait faire injure à la haute conscience des maîtres de l’enseignement secondaires que d’imaginer qu’ils n’aient pas été préoccupés dès le début même de la réforme par la multitude des problèmes pédagogiques nouveaux qu’elle posait. Sans doute l’enseignement lui-même est-il avant tout une œuvre de réflexion indéfiniment renouvelée et sans cesse revivifiée, dans son objet comme dans son cheminement. La conscience qu’en a le personnel du second degré est inséparable de la vocation de ce dernier et de sa tradition ; aujourd’hui comme hier, Sil ne cesse de témoigner qu’elle transcende même la simple œuvre de pensée pour toucher l’apostolat.
Messadi le pédagogue
 Dans le deuxième paragraphe, le politique cède la parole au pédagogue qui insiste sur la nécessité de rénover les méthodes et les procédés pédagogiques.
Pour Messadi l’enseignement n’est pas une simple transmission de savoirs, il préconise un enseignement qui rejette toute sclérose et toute momification ».
Messadi assimile la mission de l’enseignant à une mission spirituelle sacrée ; cette vision parait, de nos jours, utopique et surréaliste devant les dérives du métier où enseigner est devenu une marchandise qui s’expose sur les étals.

Les orientations de l’enseignement nouveau - moyen et secondaire- ont été établies en fonction de certaines finalités éducatives et en considération d’un milieu vivant en pleine évolution. C’est en renouant des attaches étroites avec la réalité sociologique tunisienne, que l’enseignement du second degré trouvera pleinement cette ampleur de vue, ce sens profond de l’humain, qui est le propre de l’esprit qui le caractérise. Il s’en suit que le système pédagogique - dont le rôle essentiel est de mettre au service de cet enseignement une   « méthodologie » active propre à réaliser les desseins profonds, ne saurait demeurer figé, ou prisonnier des « traditions » et des « routines » en marge d’une « dynamique » sociale en perpétuelle action.
De son coté, le contenu même de l’enseignement a fait l’objet d’une attentive révision. Les programmes ont rompu délibérément avec la tradition et ont été rajeunis conformément aux vœux des enseignants du second degré lui même qui a pris part si féconde à leur élaboration. De là découle la nécessité impérieuse pour tous de se familiariser d’abord avec l’esprit de ces programmes revus, de l’enrichir ensuite et sans relâche par les apports de leur expérience et de leur réflexion individuelles ou collectives.
la philosophie pédagogique de Messadi 
le paragraphe précédent est important, car il résume la philosophie pédagogique de Messadi ; en effet il évoque :
§  Les orientations du nouvel enseignement qui sont venues répondre à des finalités bien déterminées et tenant compte « d’un milieu vivant en pleine évolution 
§  La nécessité pour le système éducatif de se libérer des contraintes de la tradition et des habitudes désuètes et sclérosées ; Messadi pense ici à une partie des enseignants conservateurs de la grande Mosquée.
§  un contenu nouveau totalement métamorphosé qui rompt avec la tradition et ses orientations.    
Messadi énumère ensuite 3 conditions de la réussite de la réforme :
1.     Il faut être conscient d’un fait important, c’est que les conditions du milieu qui ont présidé aux nouveaux programmes ne sont pas immuables, mais elles sont en perpétuelle évolution ; les programmes se doivent de suivre cette évolution.
2.     il faut que les enseignants s’imprègnent de l’esprit des nouveaux programmes et se l’approprient.
3.    Il faut que les enseignants participent à enrichir les programmes et les approches pédagogiques par leurs expériences et leur savoir faire.

Rechercher une documentation adaptée au «  style » nouveau, s’informer des acquisitions récentes de la science et de la technique pédagogique, mettre à l’épreuve les programmes et les matières M ces tâches de recherche, d’étude  et d’expérimentation vivante sont essentielle à la mission du professeur qui veut garder sa curiosité d’esprit en éveil et apprendre à situer sans erreur la valeur et la portée de ce qu’il enseigne. Par un naturel enchainement, l’esprit et le contenu de l’enseignement tendront ainsi à se confondre avec la manière d’enseigner - et celle-ci à son tour cessera d’apparaître comme une somme de « procédés », et se révéler, alors être à la fois méthode créatrice, œuvre vive et souffle animateur.
l’importance de l’autoformation et du travail de groupe :
Messadi évoque dans le paragraphe précédent un principe qui devrait orienter la conduite de tout enseignant, c’est le principe de l’autoformation continue et la recherche incessante dans le but d’être à jour tant sur le plan des savoirs que sur celui des méthodes. Et il énumère les différentes mesures que le secrétariat d’état avait décidées pour accompagner les enseignants.

Certaines mesures strictement pédagogiques ont été prises depuis le début de la présente année. Elles procèdent des préoccupations qui viennent d’être sommairement exposées. Elles ne touchent en rien au statut traditionnel des enseignants, et ne saurait avoir de rapport avec les questions de discipline ou de notation. Elles traduisent au contraire la volonté de l’administration d’aider, au maximum, les professeurs dans l’accomplissement de leur tâche quotidienne, de leur procurer le moyen et l’occasion de faire face aux problèmes qui se posent à eux par un effort soutenu et solidaire de réflexion. Elle constitue une éloquente affirmation de la conscience qu’on a de leurs besoins et au témoignage de la confiance placée en eux.
Aussi, le Secrétariat à l’éducation nationale, en vue de promouvoir un effort de médiation et d’intervention originales a-t-il décidé à cet effet, depuis janvier dernier de mettre en œuvre un certain nombre de mesures : groupes d’études, leçons-témoins, conférences et conseils pédagogiques, etc.
Institués en vue d’établir un contact régulier entre les professeurs d’un même établissement ou d’établissements différents ; de leur permettre d’étudier en commun certains problèmes pédagogiques généraux ou propres à leur discipline, les groupes d’études sont appelées à remplacer les anciens conseils d’enseignement. Ces groupes doivent tenir en principe 5 à 6 réunions annuelles. Chacun pourra et devra y exercer son esprit critique, apprécier les techniques pédagogiques proposées ou utilisées, suggérer les modifications ou amélioration qui lui paraissent souhaitables ou nécessaires. Au sein de ces groupes, chaque maître aura l’occasion de confronter son expérience et ses idées avec celles de ses collègues, de conjuguer ses efforts avec les leurs ; tous s’y enrichiront « de leurs mutuelles différences », y perdront la sensation   la profession, et retrouveront à travers l’action et la réflexion coordonnées, le sentiment de cette solidarité spirituelle et morale qui fait, entre autre, la dignité du beau métier d’éducateur.
Ces groupes n’ont pas été conçus pour être des réunions académiques ou congratulatoires, mais de véritables foyers d’information réciproque et de débats féconds. La moindre difficulté de la tâche quotidienne devra y être exposée, sans réserve ni timidité, Peut être la solution apportée à cette petite difficulté permettra-t- elle justement de dominer un malaise psychologique, de tourner un obstacle pédagogique, d’améliorer un climat collectif.
Les leçons témoins , faites par les conseillers pédagogiques ou en leur présence, joueront de leur coté un rôle non moins instructif aussi bien pour leurs auteurs que pour ceux qui y assisteront : expérience vivante - et non expérience de laboratoire- elles seront une source sans cesse jaillissante d’enseignements, un sujet d’intérêt inépuisable pour les débats pédagogiques auxquels elles doivent donner lieu, et enfin une occasion pour leurs auteurs de se hausser au niveau du meilleur d’eux- mêmes et pour les assistants d’affiner leurs sens critique et leur exigence intérieure.
En liaison, avec toutes ces institutions, des bibliothèques pédagogiques réunissant les principaux ouvrages et les périodiques concernant les méthodes d’enseignement seront ouvertes aux professeurs.
Afin d’opérer entre toutes ces initiatives en cette matière la liaison psychologique et technique indispensable, voici le premier numéro du bulletin pédagogique. Celui-ci paraitra régulièrement. Entre les professeurs de tous les établissements et entre les groupes pédagogiques, il établira un lien permanent, fera le point des études effectuées, assurera aux conquêtes de l’expérience et de la réflexion de chacun la diffusion la plus large pour le profit des autres, en un mot sera l’agent de liaison de toutes les activités éducatives du second degré. Il sera d’autan plus précieux qu’il résultera du travail de tous. L’intérêt, la collaboration, que chaque enseignant lui apportera, contribueront à élargir son rayonnement et à augmenter son efficacité. Ainsi, par lui, comme par leur participation à tous les travaux pédagogiques, les professeurs de l’enseignement du second degré ne formeront plus qu’une seule famille, unie dans la plus noble des missions, savoir : à partir de l’adolescent-élève, avec ferveur, élaborer l’Homme.
commentaire : les différentes mesures pratiques pour la mise en œuvre du projet pédagogique
Dans la dernière partie de la note, Messadi détaille les mesures pratiques qui étaient prises pour préparer les conditions qui vont aider à mettre en application les principes qu’il a développés dans la première partie, parmi ces mesures, on peut citer :
La constitution  de groupes  d’études au niveau des établissements qui permettraient de créer des liens permanents entre les enseignants de la même discipline dans le même établissement  ou dans des lycées voisins,  et de les encourager à réfléchir ensemble  sur des questions qui touchent leur travail quotidien.
 L’organisation de leçons témoins sous la conduite des conseillers pédagogiques, ces leçons seront l’occasion pour connaitre l’expérience d’autrui et de s’initier à la critique et l’auto évaluation dans le but de progresser.
Nous pensons que ces deux  mesures ( en plus des conférences pédagogiques) répondait à deux objectifs : le premier est un objectif immédiat ; il s’agissait de remédier à l’absence de manuels scolaires conformes aux nouveaux programmes et au manque d’expérience d’une grande partie du corps enseignant ; le deuxième objectif avait une dimension stratégique, pour Messadi ; il s’agissait de créer la dynamique et la pratique du travail de groupe et de l’échange au sein des établissements scolaires.
Il faudrait signaler que ces mesures avaient entrainé une véritable dynamique au sein de tous les établissements, grâce à l’enthousiasme et l’engagement des enseignants ; elles ont permis de briser l’isolement de plusieurs d’entre eux ; elles ont permis aussi la production d’un nombre impressionnant de rapports et d’études qui nous sont parvenus grâce au bulletin pédagogique du second degré ; nous en reproduisons un échantillon ci-dessous :
Point de vue sur l’enseignement de la grammaire(en arabe) , Ahmad Laribi, professeur à l’école zitouniennes de Sfax.
L’enseignement de l’histoire de la littérature (Al Adab), Abelkader Mhiri, professeur agrégé de langue et de littérature arabe au collège secondaire rue Al Pacha, Tunis.
L’esprit de l’enseignement moyen et les leçons d’arabe ; Habib Baccar, collège secondaire de jeunes filles bab Djedid, Tunis.
Ces études ont été publiées dans le premier numéro du bulletin pédagogique de l’enseignement du second degré, Mai 1960.
L’évolution de l’enseignement des mathématiques en langue arabe en Tunisie, Taieb Daoud, collège Okba ibn Nafaa, Kairouan.
L’explication de textes, commission de recherche pédagogique de Béja, Ali Ghannouchi, professeur au collège moyen de Mjez Al Bab.
Ces études furent publiées dans le numéro 2 du bulletin -juin 1960.

Mahmoud Messadi
Bulletin pédagogique du second degré, N° 1, Mai 1960, pp 3, 4,5
Edition de l’office pédagogique.
Présentation et Commentaire:  Hédi Bouhouch et Mongi Akrout , inspecteurs généraux de l'éducation ; Tunis  décembre 2016

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