dimanche 28 février 2021

La question de la langue d’enseignement en Tunisie, de l’école polytechnique du bardo à l’école de l’enseignement de base. P1

 


Hédi Bouhouch

Première partie : La langue d’enseignement avant le protectorat français : suprématie de la langue arabe et les débuts d'un bilinguisme choisi

 

Nous entamons cette semaine la publication d'un document que nous avons commencé à préparer depuis 2015, ce fut un travail de recherche très long, mais passionnant , qu'on avait entrepris avec feu Hédi Bouhouch, et que nous avons repris et finalisé en 2019.

Le document porte sur la question de la langue de l'enseignement en Tunisie, sujet d'un débat qui remonte au XIXème siècle et qui continue à être aussi passionné.


Nous avons opté pour une approche chronologique avec un plan en trois parties qui sont :

I- La langue d’enseignement avant le protectorat .

II - La langue d’enseignement pendant le protectorat

III - La langue d’enseignement depuis l'indépendance.

Le document compte plus de 80 pages.

Notre travail se veut être  essentiellement  un travail de documentation, et de mémoire.

Nous voulons remercier les professeurs Emérites Mohamed Slaheddine Cherif, professeur de littérature arabe  et Mokhtar Ayachi, professeur d'histoire  qui nous ont aidés à faire ce travail en acceptant de le lire avant sa publication.

« Les Musulmans ne sauraient parvenir au degré d’intellectualité des autres peuples et, par  conséquent, ne pourraient prendre une part utile à l’activité économique de ces derniers s’ils devaient à tout jamais rester en dehors du mouvement scientifique dont se glorifient si justement les nations occidentales. D’où, Messieurs, cette conclusion naturelle qu’en Tunisie, l’enseignement des indigènes, pour être rationnellement conçu et préparer le rapprochement entre les deux races, doit nécessairement comprendre l’étude simultanée des langues française et arabe. » Déclaration de Mohamed Lasram au congrès colonial de Marseille de 1906.

Cité par Sraieb.N, « Place et fonctions de la langue française en Tunisie », Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde [En ligne], 25 | 2000, mis en ligne le 04 octobre 2014, consulté le 01 août 2016. URL : http://dhfles.revues.org/2927

 

« User du français ne porte pas atteinte à notre souveraineté ou à notre fidélité à la langue arabe, mais nous ménage une large ouverture sur le monde moderne. Si nous avons choisi le français comme  langue  véhiculaire,  c’est  pour  mieux  nous  intégrer  dans  le  courant  de  la  civilisation moderne et rattraper plus vite notre retard… Et c’est trop peu, finalement, quand on parle de la Tunisie, que de souligner son bilinguisme : il s’agit bien plutôt d’un biculturalisme.

La Tunisie ne renie rien de son passé dont la langue arabe est l’expression. Mais elle sait aussi bien que c’est grâce à la maîtrise d’une langue comme le français qu’elle participe pleinement à la culture et à la vie du monde moderne. (Bourguiba, 1978) »

Cité par Bouhdiba, Sofiane (2011), L’arabe et le français dans le système éducatif tunisien : approche démographique et essai prospectif, Québec, Observatoire démographique et statistique de l'espace francophone/Université Laval, Rapport de recherche de l'ODSEF, 46 p.

 

Introduction

Avec la fin de la dynastie Hafside en 1573 (892 de l’hégire), la Tunisie est devenue une province ottomane, et la langue arabe va connaitre un repli jusqu’au XVIIème siècle. Suite à la décision des ottomans de ne pas l’utiliser dans l’administration et de la remplacer par la langue turque qui était la langue officielle du Khalifat ottoman[1], une partie de l’enseignement utilisait la langue et des manuels turcs, et ce n’est qu’à la fin du règne des Mouradites[2] et l’avènement de la dynastie Husseinite (avec le Bey Hussein ben Ali[3]) que la langue arabe alla retrouver sa place dans l’administration et dans les écoles. Au dix-huitième siècle, le rayonnement de l’Egypte a fait que l’enseignement en Tunisie adopta les livres et les méthodes égyptiens surtout grâce aux efforts des Cheikhs Mohamed Hjaiej et Mohamed Zitouna qui avaient étudié au Caire, avant de devenir des professeurs à la grande Mosquée Az-zaitouna[4].

 

D’un autre côté, la Tunisie est entrée en contact d’une façon précoce avec la civilisation occidentale (européenne) et avec ses différentes langues, qui ont séduit une partie de l’élite tunisienne dont beaucoup étaient d’origine étrangère, d’autant plus que la régence avait accueilli plusieurs communautés européennes qui avaient profité de la proximité du pays de l’Europe et du régime des capitulations[5] en vigueur depuis l’époque hafside, pour les italiens, et depuis 1506 pour les français .

Depuis, une concurrence s’installa en Tunisie entre la langue arabe et les langues étrangères (surtout la langue française) à l’école. L’occupation du pays par les français en 1881 et la politique de l’occupant l’accentuèrent en donnant la primauté à leur langue (l’enseignement du français est devenu obligatoire dans les écoles italiennes ou juives installées dans le pays). La question de la dualité linguistique est, depuis, un sujet de débat passionné que l’indépendance n’a pas réussi à atténuer. L’étude que nous proposons va tenter de faire l’histoire de ce débat.     

Première partie : La langue d’enseignement avant le protectorat français : suprématie de la langue arabe et les débuts d'un bilinguisme choisi

I.            L'enseignement dominant était un enseignement unilingue arabe

A.  L'enseignement primaire

L'enseignement primaire se donnait dans les Kouttabs qui accueillaient les enfants âgés de cinq à quinze ans. Le kouttab est une sorte d'école privée à une seule classe de 12 à 20 garçons. L'enseignement y est assuré par un Moueddeb. Khairallah Ben Mustapha[6] en a fait une description dans des termes peu élogieux : le Kouttab est installé dans un "local exigu et insalubre et absence d'hygiène et des méthodes d'enseignement archaïques, les enfants apprennent l'alphabet arabe et le coran par cœur. L'enseignement donné au kouttab ne met à contribution que la mémoire. Pendant tout son séjour à l'école coranique, l'enfant ne fait qu'accumuler dans sa mémoire, les versets du livre sacré, sans en comprendre le sens", le Moueddeb est payé directement par les parents. " Sa rétribution varie, suivant la situation de fortune de ceux-ci, de soixante centimes à trois francs par mois. Dans certaines localités, il reçoit du blé, de l'orge, de l'huile, mais fort peu d'argent"[7]

B.  L'enseignement secondaire et supérieur est un enseignement unilingue arabe à dominance religieuse

 

L'enseignement secondaire et supérieur était assuré par la grande mosquée Az-zaitouna à  Tunis, mais on le trouvait aussi dans les principales mosquées de Tunis et des principales villes du pays. Ces cours accueillaient des élèves qui terminaient leurs études au kouttab. L'enseignement était exclusivement en arabe et portait sur les sciences religieuses, les différentes manières de psalmodier le Coran , la théologie et le droit musulman. On y dispensait aussi des cours de grammaire, de rhétorique, d'éloquence, de logique, et un cours sur l'histoire et la biographie des hommes célèbres de l'Islam.

Les sciences profanes, telles que les sciences physiques et naturelles, les mathématiques, l'histoire, la géographie et les langues étrangères étaient bannies des programmes de l'enseignement zitounien.

 

II.            Les nouvelles institutions créées par l'état tunisien introduisent le bilinguisme

 

Dès le milieu du XIXème siècle, le pays va s'orienter vers l'introduction des langues étrangères (italien et français) dans l'enseignement, mais sans renier la langue du pays. C'est la phase de ce qu'on pourrait appeler du bilinguisme voulu et désiré par les autorités dans le but de rattraper le retard par rapport au monde occidental. Ce bilinguisme est venu se greffer à un enseignement traditionnel marqué par son immobilisme et un enseignement venu de l'extérieur contrôlé par les missions chrétiennes et les communautés étrangères installées en Tunisie. Ce nouveau système est représenté par l'école militaire du Bardo puis par le collège Sadiki.

 

A suivre ,  pour accéder à la version AR, cliquerici

 

Hédi Bouhouch & Mongi Akrout

Tunis 2015



[1] Malgré l’effacement progressif des liens de vassalité entre la Régence et la Sublime Porte, le turc reste encore la langue de travail des gouvernants politiques, comme le constate à Tunis en 1780 Venture de Paradis (1983 : 21) : « Les princes de cette famille [beylicale] se sont fait une loi d’apprendre à parler et à lire le turc, qui est toujours la langue du Divan. Les notes de la milice et les dépêches à la Porte Ottomane et aux puissances européennes sont écrites en turc. Il n’y a que la correspondance intérieure qui se fasse en arabe ». Chapitre 1 : les origines du plurilinguisme tunisien, http://www.unice.fr/bcl/ofcaf/18/Intro16.pdf

[2] La dynastie Mouradite régna de 1593 jusqu’en 1705.

[3] La dynastie Husseinite régna de 1705 jusqu’en 1957, son fondateur Hussein Ben Ali resta au pouvoir de 1705 jusqu’en 1735.

[4]  محمّد هشام بن قمرة: القضيّة اللغويّة في تونس، الجزء الأوّل، نشر مركز الدراسات والأبحاث الاقتصاديّة والاجتماعيّة، 1985، ص17

[5] « En un sens large, on entendait par capitulations les traités qui garantissaient aux sujets chrétiens, qui résidaient temporairement ou d'une manière permanente dans les pays dits "hors chrétienté", spécialement dans les pays musulmans, le droit d'être soustraits dans une large mesure à l'action des autorités locales et de relever de leurs autorités nationales, représentées par leurs agents diplomatiques et leurs consuls. Entendues en un sens plus restreint, les Capitulations correspondent à ceux de ces traités qui ont été conclus entre les puissances européennes et l'Empire Ottoman, à partir du XVIe siècle » 

http://www.cosmovisions.com/ChronoCapitulations.htm

[6] khairallah Ben mustapha:  l'enseignement primaire des indigènes

"En Tunisie, rapport présenté au congrès de l'Afrique du nord tenu à Paris, du 6 au 10 octobre 1908.  " Souvent le kouttab, surtout dans les villages, est installé dans un local situé au rez-de-chaussée, mal éclairé et mal aéré. Aussi, l'humidité suinte-t-elle aux murs, et une demi-obscurité y règne-t-elle toujours. Quelquefois, il se trouve au premier étage, dans une salle élevée sur un magasin ou un passage voûté et à la laquelle on accède par des escaliers étroits et rapides. De forme généralement carrée et peu spacieuse, cette salle, au plafond bas, reçoit l'air par l'entrée et la lumière par une fenêtre vitrée qui, malheureusement, reste presque toujours close. Point de cour de récréation "

[7] khairallah ben mustapha .opt cité

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