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L’extrait retenu porte sur la question de la langue
d’enseignement et du bilinguisme à l’école primaire, un débat parmi les plus
anciens de l’histoire des réformes éducatives en Tunisie. Cette question a
été relancée à la suite de la décision du ministre de l’Éducation Ahmed Ben
Salah de réintroduire l’enseignement du français dès la première année de l’école primaire. Le rapport des commissions permanentes a mis en évidence
l’ampleur de la controverse suscitée par le bilinguisme scolaire consacré par
la réforme de 1958. Selon ses auteurs, ce bilinguisme a engendré une
instabilité pédagogique et un affaiblissement linguistique général. Le
rapport constatait que la langue arabe ne pouvait se développer pleinement,
prise entre le dialecte (la darija) et la langue française, tandis que le
français était enseigné dans des conditions peu favorables, laissant l’élève
sans base solide dans aucune des deux langues. Le verdict était sans appel :
« l’enseignement primaire est dominé par la dualité linguistique, ce qui
ne garantit pas à l’enfant une formation harmonieuse… Le bilinguisme et l’utilisation
du français comme langue d’enseignement accentuent les défauts déjà présents
dans les programmes… » [3]. Plus d’un demi-siècle après la publication de ce rapport,
la plupart de ses inquiétudes se sont confirmées : la maîtrise de la langue
arabe chez les élèves en fin de scolarité obligatoire demeure insuffisante,
le niveau de français recule, l’écart entre l’enseignement public et
l’enseignement privé se creuse, et les difficultés en mathématiques et en
sciences s’accentuent. Celles-ci sont notamment liées au changement de langue
d’enseignement entre le cycle de l’enseignement de base, où ces disciplines
sont enseignées en arabe, et le cycle secondaire, où elles sont dispensées en
français. L’intérêt de cet
extrait réside dans le regard critique et précoce qu’il porte sur les effets
du bilinguisme scolaire, notamment en matière de stabilité pédagogique et de
maîtrise linguistique. Plus d’un demi-siècle après sa publication, les
interrogations soulevées par ce rapport demeurent d’une actualité frappante,
ce qui confère à cet extrait une forte valeur documentaire et invite à le
relire à la lumière des défis éducatifs actuels. |
Extrait du
rapport des commissions permanentes, juin 1972
« Sans ouvrir un débat sur le principe même du
bilinguisme, il convient d’énumérer les préjudices résultant des conditions de
mise en œuvre de ce bilinguisme dans nos écoles primaires. Parmi ces préjudices
nous pouvons en citer les suivants :
–
L’apprentissage du français dès la deuxième année… se fait au détriment de la
langue arabe. Le climat psychologique et pédagogique nécessaire à son
épanouissement n’est pas assuré, et ce malgré l’augmentation de son volume
horaire et malgré le fait d’en avoir fait une langue d’enseignement. Elle est
restée une langue du livre et de la littérature et ne pourra jamais devenir une
langue de travail dans la vie si on ne l’y impose pas. Coincée entre l’arabe
dialectal tunisien ( Adarija) et le français, elle ne se développe pas et
demeure marginalisée. Les élèves l’abandonnent dès leur passage dans
l’enseignement secondaire puis supérieur.
— Nos élèves
étudient le calcul en arabe durant trois années, puis sont contraints de le
poursuivre en français durant les trois années suivantes. Cela n’est pas sans
conséquence : beaucoup d’élèves restent faibles en calcul, puis en
mathématiques, à cause du changement de langue d’enseignement…
–
L’enseignement du français lui-même est dispensé, de manière continue depuis la
réforme de 1958, dans des conditions anormales : diminution de l’horaire; réduction
du nombre d’instituteurs de nationalité française, puis suppression totale de
ceux-ci en 1969… et leur remplacement par des moniteurs ne possédant ni la
formation générale nécessaire ni les qualifications pédagogiques.
– L’introduction du français en première et
deuxième années, en 1969, s’est faite dans les pires conditions pédagogiques
(recrutement de centaines de moniteurs de deuxième catégorie, absence de
programmes, manque total de matériels pédagogiques adaptés, improvisation
inévitable). Elle a été réalisée malgré l’avis des inspecteurs de
l’enseignement primaire, tunisiens comme français. L’un de ces derniers est
même allé jusqu’à adresser un rapport à l’administration démontrant, preuves à
l’appui, l’inadéquation de cette mesure. »
« Il est
erroné de croire qu’il est possible d’assurer à l’ensemble des enfants, dans un
enseignement de masse adressé à toutes les classes sociales et à toutes les
régions du pays, dans les conditions décrites ci-dessus, une connaissance du
français aussi solide que celle acquise par un petit nombre d’enfants à
l’époque où l’enseignement était très peu répandu, et où la majorité des
instituteurs, hautement qualifiés, consacraient les deux tiers du temps
scolaire à enseigner cette langue tout en l’utilisant pour l’ensemble des
autres matières. »
« On n’exagère pas en affirmant qu’il n’y a
aucun espoir, dans les conditions actuelles, de donner à la totalité des élèves
dans
nos écoles une base
linguistique solide, ni en français ni en arabe. La faible proportion d’enfants
qui, grâce à des conditions favorables (notamment l’appui du milieu familial et
social), parviennent à maîtriser l’une ou l’autre langue, ou les deux, ne peut
en aucun cas constituer une preuve du contraire. »
Il est donc
proposé que l’arabe soit la langue de
l’enseignement au niveau primaire. Deux raisons
justifient cette proposition:.
1.
L'arabe est la langue officielle reconnue par la Constitution et elle en
voie de devenir progressivement la
langue de l'administration et la langue de la culture nationale.
2.
L'utilisation d'une langue étrangère comme langue d'enseignement au
primaire constitue des obstacles majeurs pour l'enfant, car il doit
suffisamment maitriser cette langue pour
pouvoir bénéficier des matières enseignée et en cela il y a deux difficultés..
Le choix de
l’arabe comme langue d’enseignement au primaire s’impose donc pour des raisons
pédagogiques, indépendamment du fait que chaque enseignement ne peut acquérir
une dimension nationale que s’il est donné dans la langue du pays, ce qui contribue
à enraciner l’enfant dans son milieu.
Et étant donné que
l’apprentissage d’une langue étrangère demeure souhaitable… cet apprentissage
peut être initié au cours des dernières années de l’école primaire.
En
conséquence, il a été décidé :
- de rendre l'arabe la langue essentielle
pour l’enseignement primaire.
- d’enseigner
le français en tant que langue
uniquement au cours des deux dernières
années (5 et 6 ans) à raison de 10 heures par semaine, en choisissant la méthode
optimale qui permet d'acquérir des connaissances pratiques et utiles "
Traduction, présentation et commentaire par Mongi
Akrout inspecteur général de l’éducation.
Tunis, décembre 2025
Pour accéder à la version arabe cliquer ICI.
Annexe : les
ministres qui ont supervisé les travaux des commissions permanentes
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Le ministre |
Période |
Secrétaire d’état |
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Mohamed Mzali |
26/12/1969 au 12/6/1970 |
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Chedlyn Ayari |
12/6/1970 au 29/10/1971 |
H.Zghal & F.Jabbes |
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Mohamed Mzali |
29/10/1971 au17/3/1973 |
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[1] Blog pédagogique- Les
réformes scolaires depuis l’indépendance : Les commissions permanentes :
orientations et recommandations Partie 1
http://bouhouchakrout.blogspot.com/2016/03/les-reformes-scolaires-depuis.html
Blog pédagogique -Les réformes scolaires depuis
l’indépendance : Les commissions permanentes : orientations et recommandations
Partie 2
http://bouhouchakrout.blogspot.com/2016/03/les-reformes-scolaires-depuis_14.html
[2] Chedly Ayari a succédé à Mohamed Mzali au mois de juin 1970 , il fut remplacé le 29 octobre 1971 par le même Mohamed Mzali.
[3] Voir le document publié par le ministère de l’éducation nationale en juin 1972 sous le titre : « rapport de synthèse: les grandes lignes de la réformes des structures et de l’organisation de l’enseignement secondaire » avril 1972 , p 4, le rapport imprimé par le collège secondaire professionnel de Bab Al Alouj ( sans date) , ce rapport de 20 pages de texte et plusieurs annexes sous la formes de graphiques et de statistiques.
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