dimanche 3 mai 2026

La question de la langue à l'école primaire : extrait du rapport des commissions permanentes – juin 1972


Hédi Bouhouch

Le blog pédagogique propose cette semaine un extrait d’un rapport datant de plus d’un demi-siècle, rédigé par les commissions permanentes et publié en juin 1972[1]. Ces commissions, constituées à l’été 1970 par le ministre Chedly Ayari[2] (voir annexe), étaient chargées d’établir un diagnostic de l’état du système éducatif tunisien.

L’extrait retenu porte sur la question de la langue d’enseignement et du bilinguisme à l’école primaire, un débat parmi les plus anciens de l’histoire des réformes éducatives en Tunisie. Cette question a été relancée à la suite de la décision du ministre de l’Éducation Ahmed Ben Salah de réintroduire l’enseignement du français dès la première année  de l’école primaire.

Le rapport des commissions permanentes a mis en évidence l’ampleur de la controverse suscitée par le bilinguisme scolaire consacré par la réforme de 1958. Selon ses auteurs, ce bilinguisme a engendré une instabilité pédagogique et un affaiblissement linguistique général. Le rapport constatait que la langue arabe ne pouvait se développer pleinement, prise entre le dialecte (la darija) et la langue française, tandis que le français était enseigné dans des conditions peu favorables, laissant l’élève sans base solide dans aucune des deux langues. Le verdict était sans appel : « l’enseignement primaire est dominé par la dualité linguistique, ce qui ne garantit pas à l’enfant une formation harmonieuse… Le bilinguisme et l’utilisation du français comme langue d’enseignement accentuent les défauts déjà présents dans les programmes… » [3].

Plus d’un demi-siècle après la publication de ce rapport, la plupart de ses inquiétudes se sont confirmées : la maîtrise de la langue arabe chez les élèves en fin de scolarité obligatoire demeure insuffisante, le niveau de français recule, l’écart entre l’enseignement public et l’enseignement privé se creuse, et les difficultés en mathématiques et en sciences s’accentuent. Celles-ci sont notamment liées au changement de langue d’enseignement entre le cycle de l’enseignement de base, où ces disciplines sont enseignées en arabe, et le cycle secondaire, où elles sont dispensées en français.

L’intérêt de cet extrait réside dans le regard critique et précoce qu’il porte sur les effets du bilinguisme scolaire, notamment en matière de stabilité pédagogique et de maîtrise linguistique. Plus d’un demi-siècle après sa publication, les interrogations soulevées par ce rapport demeurent d’une actualité frappante, ce qui confère à cet extrait une forte valeur documentaire et invite à le relire à la lumière des défis éducatifs actuels.

 

 

Extrait du rapport des commissions permanentes, juin 1972

 « Sans ouvrir un débat sur le principe même du bilinguisme, il convient d’énumérer les préjudices résultant des conditions de mise en œuvre de ce bilinguisme dans nos écoles primaires. Parmi ces préjudices nous pouvons en citer  les suivants :

– L’apprentissage du français dès la deuxième année… se fait au détriment de la langue arabe. Le climat psychologique et pédagogique nécessaire à son épanouissement n’est pas assuré, et ce malgré l’augmentation de son volume horaire et malgré le fait d’en avoir fait une langue d’enseignement. Elle est restée une langue du livre et de la littérature et ne pourra jamais devenir une langue de travail dans la vie si on ne l’y impose pas. Coincée entre l’arabe dialectal tunisien ( Adarija) et le français, elle ne se développe pas et demeure marginalisée. Les élèves l’abandonnent dès leur passage dans l’enseignement secondaire puis supérieur.

— Nos élèves étudient le calcul en arabe durant trois années, puis sont contraints de le poursuivre en français durant les trois années suivantes. Cela n’est pas sans conséquence : beaucoup d’élèves restent faibles en calcul, puis en mathématiques, à cause du changement de langue d’enseignement…

– L’enseignement du français lui-même est dispensé, de manière continue depuis la réforme de 1958, dans des conditions anormales : diminution de l’horaire; réduction du nombre d’instituteurs de nationalité française, puis suppression totale de ceux-ci en 1969… et leur remplacement par des moniteurs ne possédant ni la formation générale nécessaire ni les qualifications pédagogiques.

 – L’introduction du français en première et deuxième années, en 1969, s’est faite dans les pires conditions pédagogiques (recrutement de centaines de moniteurs de deuxième catégorie, absence de programmes, manque total de matériels pédagogiques adaptés, improvisation inévitable). Elle a été réalisée malgré l’avis des inspecteurs de l’enseignement primaire, tunisiens comme français. L’un de ces derniers est même allé jusqu’à adresser un rapport à l’administration démontrant, preuves à l’appui, l’inadéquation de cette mesure. »

« Il est erroné de croire qu’il est possible d’assurer à l’ensemble des enfants, dans un enseignement de masse adressé à toutes les classes sociales et à toutes les régions du pays, dans les conditions décrites ci-dessus, une connaissance du français aussi solide que celle acquise par un petit nombre d’enfants à l’époque où l’enseignement était très peu répandu, et où la majorité des instituteurs, hautement qualifiés, consacraient les deux tiers du temps scolaire à enseigner cette langue tout en l’utilisant pour l’ensemble des autres matières. »

 « On n’exagère pas en affirmant qu’il n’y a aucun espoir, dans les conditions actuelles, de donner à la totalité des élèves dans nos écoles une base linguistique solide, ni en français ni en arabe. La faible proportion d’enfants qui, grâce à des conditions favorables (notamment l’appui du milieu familial et social), parviennent à maîtriser l’une ou l’autre langue, ou les deux, ne peut en aucun cas constituer une preuve du contraire. »

Il est donc proposé  que l’arabe soit la langue de l’enseignement au niveau primaire. Deux raisons  justifient cette  proposition:.

1.   L'arabe est la langue officielle reconnue par la Constitution et elle en voie  de devenir progressivement la langue de l'administration et la langue de la culture nationale.

2.   L'utilisation d'une langue étrangère comme langue d'enseignement au primaire constitue des obstacles majeurs pour l'enfant, car il doit suffisamment maitriser  cette langue pour pouvoir bénéficier des matières enseignée et en cela il y a deux difficultés..

Le choix de l’arabe comme langue d’enseignement au primaire s’impose donc pour des raisons pédagogiques, indépendamment du fait que chaque enseignement ne peut acquérir une dimension nationale que s’il est donné dans la langue du pays, ce qui contribue à enraciner  l’enfant dans son milieu.

Et étant donné que l’apprentissage d’une langue étrangère demeure souhaitable… cet apprentissage peut être initié au cours  des dernières années de l’école primaire.

En conséquence, il a été décidé :

- de rendre l'arabe la langue  essentielle  pour  l’enseignement primaire.

- d’enseigner le français en tant que langue uniquement  au cours des deux dernières années (5 et 6 ans) à raison de 10 heures par semaine, en choisissant  la méthode  optimale qui permet  d'acquérir  des connaissances   pratiques et utiles "

 

Traduction, présentation et commentaire par Mongi Akrout inspecteur général de l’éducation.

Tunis, décembre 2025

Pour accéder à la version arabe cliquer ICI.

Annexe : les ministres qui ont supervisé les travaux des commissions permanentes

Le ministre

Période

Secrétaire d’état

Mohamed Mzali

26/12/1969 au 12/6/1970

 

Chedlyn Ayari

12/6/1970 au 29/10/1971

H.Zghal & F.Jabbes

Mohamed Mzali

29/10/1971 au17/3/1973

 

 

 



[1] Blog pédagogique- Les réformes scolaires depuis l’indépendance : Les commissions permanentes : orientations et recommandations Partie 1

http://bouhouchakrout.blogspot.com/2016/03/les-reformes-scolaires-depuis.html

 

Blog pédagogique -Les réformes scolaires depuis l’indépendance : Les commissions permanentes : orientations et recommandations Partie 2

http://bouhouchakrout.blogspot.com/2016/03/les-reformes-scolaires-depuis_14.html

 

[2]  Chedly Ayari a succédé à Mohamed Mzali  au mois de juin 1970 , il fut remplacé le 29 octobre 1971 par le même Mohamed Mzali. 

 

[3] Voir le document publié par le ministère de l’éducation nationale en juin 1972 sous le titre :   «  rapport de synthèse: les grandes lignes de la réformes des structures et de l’organisation de l’enseignement secondaire  » avril 1972 , p 4, le rapport imprimé par le collège secondaire professionnel de Bab Al Alouj  ( sans date) , ce rapport de 20 pages  de texte et plusieurs annexes sous la formes de graphiques et de statistiques.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire