lundi 21 juillet 2014

Échec et disparité au baccalauréat tunisien : 2° partie



A l'occasion de l'annonce des résultats de lexamen du baccalauréat, l'opinion publique ,les médias et les différents acteurs du système éducatifs braquent leurs yeux  sur la réussite , les taux de réussite, et la liste des lauréats de chaque section, de leurs moyennes générales et de leurs notes dans les différentes épreuves. Mais, si tout cela est très important, il ne doit pas nous faire oublier les maux du système éducatif révélés par l’analyse des résultats du baccalauréat tels que le taux d'échec très élevé , l’ inégalité des chances, et la grande disparité.

  Nous avons voulu consacré le point de vue de cette semaine pour aborder trois aspects qui entravent la marche de l'école publique tunisienne, l'un des acquis les plus importants de l'Etat de l'indépendance, qui sont les taux d'échec élevés, et la grande disparité régionale, et enfin la grande hétérogénéité des produits de l’école.
Nous avons analysé, la semaine passée dans une première partie  les maux (ou défis)  et nous essayons - cette semaine-  de traiter  des facteurs qui pourraient   être à leur origine.
Deuxième partie : Eléments pour comprendre et expliquer ces défis
Il serait hasardeux d’essayer d’expliquer  l’échec, l’inégalité et  les disparités analysés dans la première partie par un élément particulier, parce que plusieurs facteurs s’interfèrent et se chevauchent, il est difficile de les séparer, parce que les phénomènes sont eux même  complexes. Cependant, pour des raisons pratiques nous pouvons  distinguer  deux types de facteurs:
 Des facteurs externes  au système éducatif et aux espaces scolaires, donc par définition ils sont difficiles à contrôler par l'école et à surmonter et des facteurs internes liés aux composantes du système éducatif et aux différentes parties prenantes dans son fonctionnement, ces facteurs peuvent être contrôlés entièrement ou partiellement par le système éducatif.

      I.       facteurs externes au système éducatif
Les données révèlent que les régions qui  enregistrent les taux de réussite les  plus faibles sont  situées dans les  trois régions économiques[1]  de l’intérieur, il s’agit des régions du nord-ouest, du centre-ouest et celle du sud-ouest, toutes les trois  sont  dominées par l'activité agricole et la ruralité, même si  certaines d’entre elles sont riches  en ressources naturelles comme le phosphate ( la région du sud-ouest).
Ce ci explique l’importante proportion d’élèves d’origine rurale parmi la population scolaire qui fréquente les établissements scolaires dans les gouvernorats  de Sidi Bouzid, de Kasserine ,de  Siliana et de Jendouba, ces élèves vivent des conditions très difficile liées aux problèmes de transport  (gaspillage d'énergie et de temps précieux ) qui se répercutent sur les conditions des études ce qui explique le taux élevé d'analphabétisme et de pauvreté dans ces régions.
Beaucoup de  parents, pris par leur travaux agricoles n'ont pas le temps de suivre la  scolarité de leurs enfants, certains d’entre eux  demandent à leurs enfants de sécher des cours pendant les saisons de grands travaux  agricoles, en particulier la saison de la récolte  et des moissons.
Alors que les gouvernorats qui obtiennent les meilleurs résultats sont tous  situés dans les régions économiques de l'Est comme  les  région du centre Est , celle   du sud-est , et celle du  nord-est, quoique à un degré moindre..
En conclusion il est indéniable qu’il existe une relation entre les taux de réussite à l'examen du baccalauréat et les caractéristiques économiques, sociales et même climatiques des régions.
   II.       Les facteurs internes  au système éducatifs
il s’agit  de facteurs en rapport avec les élèves, les enseignants , le système d'orientation scolaire et le système d'évaluation et de passage et du redoublement ,  ce sont  aussi des facteurs en rapport avec la nature des programmes et les résultats des élèves dans les différents disciplines  et de la  nature des épreuves  au cours du  contrôle  continu et aux examens nationaux.
1.    Facteurs en rapport avec les élèves
Des études et des rapports[2] ont essayé de d’analyser  et d’interpréter le phénomène de l'inégalité et ils  sont arrivés aux  conclusions suivantes:
a.Qu’il existe une relation significative entre les taux de réussite et le régime scolaire dominant, ils ont constaté que dans ces  gouvernorats ( Sidi Bouzid, Kasserine,Siliana, Gafsa) le régime d’internat et  de semi internat  concernent une proportion d’élèves plus importantes que celle enregistrée dans les gouvernorats connus pour leur bons scores aux examens nationaux, c'est-à-dire qu’il ya une défaillance au niveau de l’organisation du régime de l’internat ( absence de confort minimal et d’encadrement des études et du soutien scolaire …) quant aux externes de ces mêmes régions , beaucoup d’entre eux  doivent passer beaucoup de temps pour regagner leur domicile , leurs conditions  sociales les empêchent d’avoir la possibilité de recourir aux cours de soutien et de rattrapage.
b.Qu’il existe une relation entre les taux de réussite au baccalauréat et le taux de redoublants parmi les présentés à l’examen, le taux de réussite tend à baisser quand la proportion des redoublants augmente , notons que la proportion des redoublants parmi les candidats présentés à l’examen  dans les gouvernorats du Nord Est  avait dépasser au cours de certaines sessions le cinquième des candidats ; alors que cette proportion  se situe à un niveau plus bas dans les gouvernorats connus pour leurs bons scores au baccalauréat( autour de 12%)
c. Qu’il existe enfin un rapport entre le taux des admis avec rachat et le taux général d’admis, chaque fois que le premier augmente le second tend vers la baisse.
2.      Facteurs en rapport avec les enseignants : expérience et accompagnement.
a.Les régions intérieures sont des régions de passage et de transit pour la majorité des enseignants, ils y exercent mais n’y résident pas d’une façon définitive et permanente, cherchant à les quitter à la première occasion, d’où l’instabilité du corps enseignant qui se répercute sur leur rendement et leur implication dans la vie scolaire.la situation est différentes dans les régions qui brillent par leurs bonnes performances où le cadre enseignant est bien installé même si certain d’entre eux ne sont pas originaires de ces régions, ce qui impactent positivement sur leur rendement et sur leur rapport avec l’école et les élèves .

b.  Les directions de plusieurs établissements des régions intérieures, se trouvant à cours de choix, sont souvent obligées d’affecter les classes d’examens à des débutants manquant d’expérience pédagogique en général et d’expérience dans la préparation aux examens, la situation a empiré depuis quelques années suite à la décision de permettre aux licenciés( Bac + 3) de concourir pour des postes d’enseignants de collèges et de lycées

c. Il semble  enfin que l’accompagnement et l’encadrement  pédagogiques des enseignants exerçant  dans les régions intérieures soient insuffisants, les visites des inspecteurs pour les  classes terminales  sont rares, les enseignants travaillant sans assistante ni encadrement, et sans avoir appris et  maîtrisé l’art  de l'enseignement. Il est connu que la profession d'enseignant  s’acquiert  par la pratique et la réflexivité  sur la pratique, qui était assurées  par les stages pédagogiques qui duraient une année scolaire au début de la carrière. Mais les nouvelles procédures de recrutement, depuis 1999, ont mis fin à ce stage pédagogique obligatoire sans mettre en place une nouvelle forme de formation pour les nouveaux enseignants.

3.   Facteurs en rapport avec le régime des études et de l’enseignement 

a.    La question des programmes
Il existe  aujourd’hui un consensus parmi les enseignants et les inspecteurs  que les programmes de l’enseignement secondaire sont chargés, ils restent souvent inachevés, en particulier dans les niveaux antérieurs aux classes terminales,  ce qui a entraîne des lacunes dans la formation des élèves, qu’il est difficile de combler en quatrième année. D'autre part, on constate un manque de cohérence  entre les programmes conçus et construits selon l’approche par compétences et les pratiques d'enseignement, qui continuent à  favoriser la pédagogie par objectifs ; enfin on note l'absence d'harmonie entre la méthodologie suivie pour la conception des programmes scolaires  et les consistances des  épreuves de l'examen du baccalauréat dont certaines remontent  à 1994, c'est-à-dire bien  avant l’entrée en vigueur  des nouveaux programmes .
Tous ces dysfonctionnements  sont à l’origine des perturbations pour les élèves et les enseignants et sont sources de difficultés et d’échec.

b.  Le régime de passage et de redoublement qui remonte à 1992  est responsable du passage de nombreux élèves au niveau supérieur  sans avoir acquis les savoirs et les savoirs faire qui pourraient leur garantir de poursuivre les études d’un façon normale , car différentes mesures de rachat permettent ce passage, celles-ci conjuguées avec les mauvaise pratiques pendant l’évaluation interne ,devenues très célèbres, laquelle évaluation est devenue  le mode de passage de l’école primaire au collège et de celui-ci  au lycée après la suppression  de l’examen d’entrée en 7° en 2000[3] , et du brevet de fin d’études de l’enseignement de base en 2001[4] , tout ceci a permis à plusieurs élèves d’arriver en classe terminale sans avoir les moyens objectifs de réussir le baccalauréat ,ce qui explique l’échec qui touche la moitié des candidats .

c.   Le système d’orientation scolaire à la fin de la première année du secondaire, année de la pré-orientation, ainsi que la deuxième orientation  à la fin de la deuxième année, appelée aussi orientation finale,  joue un rôle dans les disparités entres les sections et contribue activement à  la « programmation »  de l'échec scolaire, dès le début de l'enseignement secondaire, car les critères  fixés  font que les meilleurs élèves sont dirigés vers la section « mathématiques » ou «  Sciences expérimentales » tandis   qu’un autre  groupe d'élèves , très important en nombre,  ne sont pas orientables, et sont orientés par défaut, souvent  en « lettres » ou en «  Economie gestion , alors qu’ils n’ont ni le désir ni  les moyens de réussir leurs études  dans ces sections ; si
ce système n’est pas responsable directement  des maux évoqués dans la première partie   ,  alors comment  expliquons-nous :
-  Que  75% des bacheliers  de la section «  mathématiques » et 45% de la section « sciences expérimentale » ont obtiennent leur diplôme avec une mention.
-   Que des dizaines de candidats de ces deux sections réussissent avec des moyennes supérieures à 19 sur vingt.
-    Qu’environ 50% des candidats  littéraires  obtiennent aux épreuves  de Français et d’anglais des notes inférieures à 6 de 20.  

d.    l'examen du baccalauréat  a lui aussi  un rôle dans tout cela, en particulier en ce qui concerne la nature des épreuves et leur consistance et leur nombre.  à ce titre les épreuves de la section  «  lettres » reposent  entièrement sur  la  dissertation  et la production écrite  que ce soit en philosophie , en arabe, en  histoire géographie en pensée islamique, et en partie en français et en anglais, la consistances de ces épreuves ont peu évolué alors que tout le monde est d’accord pour dire que les compétences de rédaction sont de plus en plus défaillante chez  les élèves d’aujourd’hui   . quand au  nombre dé épreuves prévues au  baccalauréat tunisien est  probablement  sans égal  dans  les autres systèmes éducatifs.

Epilogue
Il nous a été possible d’établir la  relation entre  l'échec au baccalauréat et les disparités et la situation économique et sociale  , le redoublement  , les critères de passage, le système d'évaluation interne et les critères de l'orientation scolaire, les programmes et les consistances des épreuves ...Cela signifie que la lutte contre l’échec et les disparités  exige  une approche systémique, qui  prend en  compte les divers facteurs qui engendrent ces maux et entravent  la  réussite , cela prendrait  du temps, parce que le mal est profond, et son éradication exige du temps et beaucoup d'efforts.
 Si nous voulons la réforme réussisse, nous devons éliminer tous les facteurs qui pourraient l’entraver, et en premier toute mesure imposée pour des considérations politiques, au dépens des dimensions scientifiques et pédagogiques, en second la marginalisation des hommes du terrain et des spécialistes de l’éducation, tertio l’oubli de l’intérêt de l’élève au profit de la querelle  des disciplines.
Et on reste perplexe devant l’inertie des différentes directions au niveau centrale et au niveau régional  face à ces problèmes récurrents, que ça soit la direction générale de premier cycle de l’enseignement de base ou la direction générale de second cycle de l’enseignement de base et de l’enseignement secondaire qui sont responsables des programmes , du recrutement des enseignants et de leur formation  et du système d’évaluation et de l’orientation scolaire. ou l’inspection générale pédagogique qui a la mission de superviser l’application des programmes et la formation pédagogique et l’accompagnement des enseignants surtout dans les régions démunies.

Hédi Bouhouch & Mongi Akrout, Inspecteurs généraux de l’éducation
Tunis, Juillet 2014


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 Jarraud .F ,Bac : Un nouveau pas vers la démocratisation ? le vendredi 11 juillet 2014

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/07/11072014Article635406678440358706.aspx

Sylvie Le Laidier et Fanny Thomas, DEPP B1. Le baccalauréat2014 Session de juin, Note d’information, n° 29 – Juillet 2014- DEEP

MedSouilah.  Résultat du bac 2014 algérien : le bac de tous les records, article posté  le  26 juin 2014





[1] La Tunisie est divisée en 6 régions économiques:
   Le nord-est qui regroupe les gouvernorats de Tunis, Bizerte, Ariana, Mannouba,  Benarous, zaghouan, Nabeul.
   Le nord-ouest qui regroupe les gouvernorats de Béja, Jendouba,  AlKef et Siliana.
   Le centre-est qui regroupe les gouvernorats  de Sousse, Monastir, Mahdia, Sfax.
   Le centre-ouest qui regroupe les gouvernorats  de Kairouan, Alkasserine  et Sidi bouzid
   Le sud-est qui regroupe les gouvernorats de Gabes, Mednine et Tataouine.
   Le sud-ouest qui regroupe les gouvernorats de Gafsa, Touzer et Kbelli.


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 [2]  on s’est appuyé dans cette partie sur l’étude de 2004 citée dans la note 2  de la première partie.
[3]  2000 fut la dernière session de l’examen régional pour l’entrée en 7° de l’enseignement de base, le passage se fait depuis selon les résultats de l’évaluation interne , le taux de promotion qui ne dépassait que rarement 50% au temps du concours d’entrée en 6° au cours des années 80 , puis autour de 70% au temps l’examen régional pour l’entrée en 7° , a explosé depuis pour frôler  90% ( 89 .2 au cours de l’année scolaire 2010 - 2011)
[4] 2001 fut la dernière session du diplôme de fin d’études de l’enseignement de base qui donnait à ceux qui le réussissent l’accès au lycée depuis le passage se fait sur la base des résultats du contrôle continu et le taux de promotion a  dépassé  les 70% ( 73.9 en 2010-2011)

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