dimanche 13 juillet 2014

Échec et disparité au baccalauréat tunisien ( 1° Partie)

 A l'occasion de l'annonce des résultats de lexamen du baccalauréat, l'opinion publique ,les médias et les différents acteurs du système éducatif braquent, en général, leurs yeux sur la réussite , l'excellence, les taux de réussite, la liste des lauréats, leurs moyennes générales et leurs notes dans les différentes épreuves. Mais, si tout cela est très important,il ne doit pas nous faire oublier les maux du système éducatif révélés par l’analyse des résultats du baccalauréat tels que le taux d'échec très élevé , l inégalité des chances, et la grande disparité
Nous avons voulu consacré ce point de vue à trois  maux ou défis de l'école publique tunisienne, à savoir les taux d'échec élevés, la grande disparité régionale, et enfin la grande hétérogénéité des produits de l’école.



Nous analyserons, dans une première partie  - cette semaine - ces trois maux (ou défis)  et nous essayerons  d’avancer les facteurs qui pourraient   être à leur origine la semaine prochaine dansla deuxième partie.
Première partie : les défis de l’école tunisienne
      I.       Hausse du phénomène de l'échec à l'examen du baccalauréat[1]

Tableau n ° 1: la répartition des candidats, conformément à la décision finale
Taux des refusés
Taux des admis
Session
38.1
61.9
2010
37.6
61.5
2011
50.3
49.7
2012
50.2
49.9
2013
51
49,0
2014

Les statistiques montrent que l'échec au baccalauréat tunisien  touche plus du tiers des candidats ( le taux d'échec moyen entre 1996 et 2010 est estimé à 38,70%) ; mais il s’agit d’un taux très instable ; en 1990 il était de 72,2%, et seulement 33,8% en 2003( il s’agit des deux valeurs extrêmes des dernières décennies) , néanmoins on peut distinguer trois périodes depuis le début des années quatre vingt :
§  De1981 à 1999 : une période d’augmentation des taux d’échec oscillant entre 50 et 70. %
§  DE 2000 à 2011 : une période de baisse, le taux est tombé à des niveaux entre 33 et 44%.
§   Depuis 2012 le phénomène tend à s’amplifier  dépassant la barre  de 50% .

Ces taux indiquent que le système éducatif a produit, au bout  de 13 années d’études , un important contingent d’élèves qui  n’ont pas acquis les compétences qui leur permettent de satisfaire aux critères de l’examen du baccalauréat ; ce contingent  est constitué deux groupes:
-         Un groupe exclu dès la session  principale: Il s'agit de candidats  dont la moyenne finale était inférieure à 7 sur 20 ; ce groupe représentait à la dernière session (2014) 33 000 candidats, soit 23,59% du total des aspirants ;  ce taux a presque  doublé par rapport à celui enregistré au cours de la session principale pour l'année 2010 (12,20% ).
-         Le deuxième groupe est constitué par ceux qui sont éliminés après la session de contrôle ; il s’agit de candidats qui ont obtenu au cours de la session principale des moyennes supérieures à 7 sur 20 et inférieures à 10 sur 20 ans.
Ces taux d'échec élevés au baccalauréat doivent nous interpeller quant à la performance du système éducatif et à la qualité de son produit, un système   qui accepte d’abandonner une part importante de ses élèves, après avoir passé treize années de scolarité, sans diplôme qui leur permet de poursuivre leurs études à l'université ou de s’intégrer dans la vie active. Cela nous invite aussi à chercher à connaitre les facteurs qui expliqueraient ce phénomène.
   II.            Disparités et inégalité des chances
Le deuxième problème est la disparité des résultats qui se manifeste à trois niveaux : le niveau inter-régions , le niveau  de la région ( élèves d’une même région) et enfin  au niveau des sections.
1.  L'écart entre des régions côtières et celles de l'intérieur

Tableau 2 : Premiers et derniers gouvernorats classés selon le taux de réussite au baccalauréat   - session 2013
Taux est inférieur à la moyenne
Taux est supérieur à la moyenne
Moyenne nationale
40.29
Jendouba
69.94
Sfax1
49.9
39.25
Kasserine
65.95
Sfax 2


60.94
Monastir

Il s’avère que l’école tunisienne n’offre pas les mêmes chances de réussite à tous les enfants; la première manifestation de cette inégalité est d’ordre géographique ; il s’agit des disparités régionales, phénomène très ancien mais qui persiste encore aujourd’hui ; en effet, tous les chercheurs s’accordent pour dire que les régions côtières ont enregistré, depuis l'époque du protectorat français, de meilleurs résultats scolaires que les régions de l’intérieur. Mais  ce qui est inquiétant, c’est que ce déséquilibre s’est exacerbé depuis des années, en dépit des efforts déployés par l’état national, depuis l'indépendance( construction d'écoles et de lycées   dans les différentes régions ).
Les dernières sessions confirment malheureusement ce fait, puisque au cours de la session 2013, les taux de réussite réalisés par les gouvernorats côtiers qui ont occupé les premières places (Sfax, Monastir, Sousse, Ariana) étaient deux fois plus importants que ceux affichés par les derniers classés, qui appartiennent aux régions intérieures (Jendouba, Kasserine, Kebili…) ; l’écart entre les deux groupes a dépassé 30 points, ce qui est considérable.
Une étude[2] menée par la Direction Générale des examens en 2004 est arrivée aux mêmes constations, c’est pour  dire que la situation n'a pas changé depuis ce temps ; l’étude a souligné à l'époque que : 
§ L’écart entre le meilleur taux de réussite et le taux de réussite le plus bas était de 34,18 points au cours de la session 2000 et de 19,47 points au cours de la session de 2004.
§  Le  classement des gouvernorats  connait une  quasi-stabilité, le peloton de tête  est constitué par les mes mêmes régions,
§  Qu'un groupe de sept régions se manifestent  par la faiblesse des résultats d’une façon permanente ; on y trouve les gouvernorats de Jendouba , Manouba, Kasserine , Siliana , Sidi Bouzid et Zaghouan, d’autres gouvernorats ont intégré ce groupe temporairement, comme ce fut le cas  de Ben Arous en  2002 , celui  de Kairouan  en 2003,  et de Gafsa en 2004.
§  un groupe de huit régions qui brillent  par leurs taux de réussite élevés, constitué par les gouvernorats de Sfax, Sousse, Monastir, Mahdia ,Ariana, Nabeul, Tunis et Médenine.
Mais l’écart entre les régions n’était pas seulement un écart quantitatif, il est aussi un écart qualitatif.
Table 3 : résultats de la session 2009 comme exemple
Régions
Admis avec la moyenne
Admis avec rachat
Admis avec mention
bien ou très bien
Jendouba
50 %
50 %
4.6%
Kebili
53%
47%
4%
Sousse
78 %
22 %
12.6%
Moyenne nationale
63%
37%
9.9%

On constate que dans un grand nombre de régions de l’intérieur , la proportion des admis au mérite, c'est-à-dire avec la moyenne, avoisine celle des admis avec rachat ( c'est-à-dire avec des moyennes comprise entre 9 et 9.99 ) , à la différence des régions  côtières ( qui occupent la tête du classement)  où le pourcentage des rachetés est souvent inférieur à la moyenne nationale ; ce qui met en évidence une autre dimension des disparités régionales en rapport avec la nature et la qualité des compétences des apprenants .
D’autre part, le taux d’admis qui ont décroché leurs diplômes avec mention confirme l’écart qualitatif entre les deux groupes de régions ; ainsi pour le gouvernorat de l’Ariana ( qui fait partie du premier groupe), 6% des admis avaient obtenu le baccalauréat avec  la mention très bien ( moyenne égale ou supérieure à 16 sur 20), alors que ce ratio ne dépasse guère 1%  pour les candidats admis de Kebili qui fait partie du deuxième groupe.
Ce phénomène ( écart inter régional)  ,devenu  un mal chronique , représente aujourd'hui un grand défi qu’il est urgent de relever , car il remet en question  le principe de l'égalité des chances entre tous  les élèves des différents régions du pays .
2.    Ecart entre les établissements de la même région
Table 4 : Exemple d’écart inter établissements de la même région (session 2006)
Région
Meilleur score
Score le plus faible
Ecart
Bizerte
 Lycée F Hached 78.9%
Lycée Sejnan
20%
58.9 %
Sfax
Lycée 15 novembre 96.5 %
Lycée Graïba
43%
53.5  %


L’étude des résultats des établissements d’un même gouvernorat révèle de grands écarts entre :
les anciens établissements situés au centre du gouvernorat et ceux plus récents implantés dans les quartiers périphériques et certaines banlieues (il ne s’agit pas d’une règle générale car il ya plusieurs exceptions)
Les établissements du centre du gouvernorat et ceux des délégations et régions rurales en particulier،
Les lycées pilotes et les autres établissements publics, les premiers affichant des taux de réussite de 100% dès la première session, alors que les autres peinent à atteindre les 50% , mais les situations varient d’un gouvernorat à un autre ; nous en donnons comme exemple deux cas : le cas du gouvernorat de Gafsa et celui de Sfax ( voir les deux tables suivantes)
Table 5 : données relatives à la session principale de 2014
Autres lycées publics
Lycée pilote
Gouvernorat
L. Sidi Abdelkader , metlaoui   9.8      
L .Rte de Tozeur , Metlaoui       11.86
L.Ibn Chabbat ,Redeyef             12.50
L .Mdhilla                                   19.15
L.Belkhir                                      22.8
 L. H. Bouzayne                               36.72                                         
100%
Gafsa
Autres lycées publics
Lycée pilote
Gouvernorat
L. 15 novembre                       93.7
L .M.Magdich                         93.2
L.Mongi Slim                         90.9
L .S.Fkih                                 90.9
L.F.B.Achour                                      90.9                                                
100%
Sfax

3.    L’écart entre les sections
Table 6 : Taux moyen de réussite par section (moyenne calculée pour la période 1996-2010)
Section
Taux moyen de réussite 1996-2010

Mathématiques
72.02  %
Sciences expérimentales
63.82%
Techniques
57.80%
Lettres
57.62  %
Economie gestion
56.54 %
Moyenne générale
61.30 %
Le troisième niveau d’inégalité des chances et de disparités se manifeste au niveau des sections du baccalauréat ; en effet, indépendamment des régions, les chances de réussite varient en fonction de la section choisie par l’élève ou imposée par l’orientation. Si l'on excepte la section sport (spéciali présente dans un nombre limité d'institutions, et inexistante dans les écoles privées, qui a atteint un taux de réussite annuel de plus de 80%) , on s’aperçoit du  grand écart  entre les chances de réussite entre les autres sections  ( la différence a atteint  52  points entre la section « Mathématiques » et la section « lettres » dans  les établissements publics  au cours de la session principale 2014 ).
 L'étude des taux de réussite  par section au cours de 15 dernières sessions  révèle ce qui suit:
-         Les deux sections « nobles » qui sont la section  « Mathématiques » avec un taux de réussite de 72% et la section « Sciences expérimentales » avec 64%, se distinguent par les meilleures chances de succès.
-         Le reste des sections traditionnelles (Lettres , technique et économie et gestion)  sont moins performantes avec des chances de réussite  moindre (  autour de 57%)
La dernière session principale de juin 2014 est venue confirmer ce classement, (voir table suivante)

Table 7 : taux de réussite par section à la session principale 2014

section
Taux général de réussite
Etablissements publics
Etablissements privés
Taux
de réussite
écart
Taux
de réussite
écart
Sport
81.22%
81.22%
0
----------------
-----------------
Mathématiques
66.9%  
71.18    %
4.28
31.65 %
35.25-
Technique
43.42%
47.33%
3.91
16.46%
26.96-
Sc. expérimentale
41.29%
45.05  %
3.76
11.14%
30.15-
Sc. Informatiques
38.57%
43.84 %
5.27
17.13%
21.44-
Eco - Gestion
35.65 %
44.60 %
8.95
13.60%
22.05 -
Lettres
14.63  %
19.12  %
4.49
6.01%
8.62-
 Source : La Presse du 21 juin 2014
  1. L’hétérogénéité des candidats admis
Outre les taux d'échec élevés et la disparité dans la performance de l'école Tunisienne, les résultats du baccalauréat dévoilent un autre mal aussi  grave ; il s’agit de la grande hétérogénéité des niveaux de performances individuelles des candidats ; aussi trouvons nous fréquemment  une proportion importante de candidats  qui obtiennent d'excellents résultats  avec des moyennes qui frôlent 20 sur vingt à toutes les épreuves , et  nous nous trouvons en présence d’une autre  proportion aussi  importante, si ce n’est pas plus,  qui n’arrive pas à dépasser la moyenne  de 5 sur  20 au même examen et aux mêmes épreuves ; ce qui est de nature à nous interpeller et nous laisse perplexes. Or, même si on limite notre étude aux résultats des candidats admis, nous retrouvons cette hétérogénéité, puisque qu’on peut y distinguer trois catégories:
1.    Une première catégorie : les rachetés avec des moyennes entre 9et 9.99.
Le système  du rachat a toujours existé  au  baccalauréat tunisien depuis sa création, mais  la proportion de ses bénéficiaires a connu un bond  depuis 2002, c'est-à-dire  depuis l’adoption  du nouveau mode de calcul de la moyenne  finale du baccalauréat qui tient compte des résultat du contrôle continu en classe terminale,  et des nouvelles conditions de rachat.
Depuis, la proportion de bacheliers rachetés a pris de l’ampleur atteignant 44% en 2007 et 37,26% à la session 2009, mais ce pourcentage varie selon :
-  Les régions comme nous l'avons vu précédemment
-  les sections,  le taux des rachetés augmente dans les sections à faible taux de réussite (lettres et économie gestion), contrairement  aux sections qui obtiennent de meilleurs taux de réussite, comme le montre la table suivante .
Table 8 : les admis avec rachat selon les sections (session 2010)
Mathématiques
Sciences  expérimentales
Sciences  informatiques
sport
technique
Economie  Gestion
Lettres
8.96 %
14.83%
15.34 %
21.54
27.77%
34.54%
56.05%
-  Le type d’enseignement :
La proportion de candidats admis avec rachat  est très élevée parmi les candidats des écoles privées, elle se situe  autour de 50 %, tandis que cette  proportion tombe au niveau de 28,5 % dans les établissements publics. Cette situation  est le résultat des dérives du  de l'évaluation interne, qui se traduit par la sur notation qui permet aux candidats de profiter de fortes moyennes annuelles artificielles ;  cette pratique très répandue  dans les écoles privées a fait son apparition  dans un certain nombre d’établissements publics.
À la lumière de ces données, on peut conclure que ceux qui  bénéficient  le plus du mécanisme de rachat sont les candidats des régions intérieures , ceux des écoles  privées et les candidats de la  section  « Lettres » et de la section «  Economie et gestion »  .
Mais quel que soit le cas, l’importance de la proportion des rachetés est un signe inquiétant quant à l’avenir du système éducatif.
2.   La deuxième catégorie : les lauréats qui réussissent avec des moyennes supérieures à 12 de 20.
  A coté de la première catégorie, on trouve environ un quart des bacheliers qui décrochent leur diplôme avec mention (25,79% au cours de la session 2010 dont 4,6% avec la mention très bien). Il est à noter que l'écart se creuse d'année en année entre les deux groupes, comme si notre école «  avance » à deux vitesses et que notre système  engendre l’excellence et l’échec en même temps, dans les même proportion.
Table 9 : Evolution des mentions
2010
2009
2000
1996

4.55
3.17
0.48
0.29
Très bien
6.93
6.74
2.94
2.37
Bien
14.31
12.93
9.47
14.01
Assez bien
25.79
22,33
12.90
16.67
Total

3.    La 3° catégorie regroupe les candidats ayant réussi leur examen avec  une moyenne entre 10 et 12 sur 20. Cette catégorie est entrain d’être rognée par ses deux  bouts ; cette évolution accentue le gap entre une catégorie favorisée qui a les moyens pour briller et exceller aux examens nationaux, et à qui s’ouvrent les portes des cursus universitaires de premiers choix , et une catégorie , aux moyens limités et modestes, qui est dirigée vers des filières moins valorisantes .
A suivre…

Hédi Bouhouch & Mongi Akrout, inspecteurs généraux de l’éducation. Tunis Juillet 2014

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 Jarraud .F ,Bac nouveau pas vers la démocratisation ? le vendredi 11 juillet 2014

Sylvie Le Laidier et Fanny Thomas, DEPP B1. Le baccalauréat2014 Session de juin, Note d’information, n° 29 – Juillet 2014- DEEP










[1]On constate un intérêt pour cette question par les chercheurs ; dans une interview au Nouvel Observateur, Alain Bossinot, Président du conseil supérieur des programmes au Ministère de l’éducation français accordée le 10 mai 2014 sous le titre : Mais pourquoi l’école française aime tant l’échec ? il traite de la question de l’échec au baccalauréat en France (avec des taux de réussite qui dépasse 80%, 87,9 pour la session de juin 2014) et des disparités inter académies
http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20140509.OBS6613/mais-pourquoi-l-ecole-francaise-aime-tant-l-echec.html


[2]  Il s’agit d’un rapport sur les faibles performances dans certains gouvernorats du pays au cours des années 2002,2003et 2004, il a été préparé par une commission  composée de Mme Bouzaidi.L ( Dges) , et Ghriss.N ( Cnipre)  et de MM Akrout.M ( Dge), Bouhouch.H( Inspection Générale), Boukhar.O( Dgpfc), feu Sallami.A( cabinet), Neifar.M ( Dg Cenaf),Meddour.H(IP ) Ghodhban .M ( ICL) ,Jbahi.M( ICL) Rahmouni.A(IP ),ce rapport a été présenté aux différents responsables du ministère au niveau national et au niveau régional.
Un 2° rapport a été préparé par le Directeur Général des examens en 2010  sur la session de 2010

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