dimanche 12 avril 2026

La compétence plurilingue : une écologie de l'accumulation contre le dogme de la soustraction.

 

Moncef khemiri

Cette semaine le blog pédagogique propose à ses lectrices et lecteurs  une réflexion de la plume du professeur Moncef Khémiri qu’il a publiée dans le journal électronique  jollanar[1].com le 16 février 2026.

 Cette réflexion propose une analyse critique de la crise des langues à l’école tunisienne, révélant une faiblesse préoccupante du niveau linguistique, y compris dans la langue arabe. Elle met en évidence le caractère complexe de cette crise selon les sections de l’enseignement secondaire, l’impact des choix d’orientation, ainsi que les limites des politiques  d’orientation universitaire.

M. Khémiri plaide pour une réforme des approches didactiques fondée sur l’immersion linguistique, la primauté de l’usage communicatif sur la grammaire formelle, la clarification des politiques linguistiques nationales et le renforcement des environnements sociolinguistiques d’apprentissage, afin de consolider les compétences communicationnelles des élèves et leur réussite académique et professionnelle.

Le blog tient à renouveler ses remerciements à M. Moncef Khémiri pour sa confiance.

 

En réaction aux récents débats autour de l’enseignement des langues dans notre pays, de leur hiérarchisation et du niveau général en baisse de l’élève tunisien - non seulement dans les langues étrangères mais aussi dans la langue arabe - je souhaite formuler quelques observations afin de cerner certains aspects de ce «mal » qui entrave la réussite et l’excellence de nos enfants, et proposer quelques pistes susceptibles d’apporter quelques éclairages pour une future réforme possible.

Premièrement ce que l’on constate :

Nous observons que le niveau général de nos élèves en langues, ainsi qu’en philosophie en tant que discipline structurante et favorisant la pensée logique tout au long du parcours scolaire, y compris dans l’enseignement supérieur et dans les filières scientifiques et d’ingénierie (voir à ce sujet les textes philosophiques programmés annuellement dans les classes préparatoires des grandes écoles d’ingénieurs françaises), tel qu’il apparaît à travers les notes obtenues au baccalauréat, est extrêmement faible et  il ne permet en aucun cas d’entreprendre sereinement des études universitaires qui exigent  de bonnes compétences linguistiques et communicationnelles, quelle que soit la filière.

En effet :

§  54,41 % des nouveaux bacheliers ont obtenu 10 ou moins en langue arabe, toutes sections confondues (76180 admis en 2025).

§  39,37 % ont obtenu 10 ou moins en français.

§  32,64 % ont obtenu 10 ou moins en anglais.

§  60,12 % ont obtenu 10 ou moins en philosophie.

Cela signifie que la faiblesse du niveau de notre jeunesse dans sa langue maternelle suscite des inquiétudes encore plus grandes que celles liées au faible niveau dans les langues étrangères, malgré la «relative facilité» des épreuves d’arabe aux baccalauréats scientifiques et techniques, dont le niveau est comparable, selon les inspecteurs, à quelques épreuves administrées en 9ème année de base. Cette forme de « désamour » vis-à-vis de l’arabe littéraire pourrait s’expliquer, d’une part, par la conscience de l’élève d’aujourd’hui que la langue arabe ne sera d’aucun apport désormais dans la plupart des parcours universitaires, sauf s’il opte pour la filière « langue et civilisation arabes », et, d’autre part, par le fait que l’État, depuis des décennies – en dépit du niveau assez élevé de verbiage institutionnel - n’a pas réellement œuvré à faire de l’arabe une langue de transmission des sciences, des technologies et des savoirs, contrairement à ce qui s’est produit pour le chinois, le japonais, le persan ou le turc, lorsque le mythe selon lequel « les sciences se plieraient plus naturellement aux langues européennes » fut dépassé.

Il faut également reconnaître que le décalage actuel entre le dialectal et le littéraire (la diglossie) rajoute une complexité supplémentaire que ne connaissent pas d’autres pays comme la Russie, la Chine ou la Corée du Sud.

Deuxièmement : La faiblesse du niveau linguistique touche tous nos élèves

La faiblesse du niveau linguistique de nos élèves traverse tous les types de baccalauréat, mais elle est plus marquée dans certaines sections, notamment les sections Lettres, Économie-Gestion et sciences informatiques. En effet la proportion d’élèves n’obtenant pas la moyenne en arabe atteint 70%  chez les littéraires, 69 % en Économie-Gestion et 65,38 % en Sciences informatiques (la similitude de ces trois taux est-elle fortuite? Je ne le pense personnellement pas). À l’inverse, cette proportion ne dépasse pas 14,11 % en baccalauréat Mathématiques.


Paradoxalement, le taux d’élèves ayant obtenu plus de 10 en arabe atteint 65,71 % en Sciences expérimentales, alors qu’il ne dépasse pas 25,89 % en Lettres[2].

Pour étayer ces constats : nous notons :
– Qu’en français, les élèves ayant obtenu 10 ou plus représentent 30,30 % en Lettres contre 81,58 % en Mathématiques.
– Qu’en anglais, ils sont 36,27 % en Lettres contre 86,68 % en Mathématiques, 47,47 % en Sciences techniques et 58,14 % en Sciences expérimentales.
– Et enfin en philosophie, les filières scientifiques réalisent de meilleurs résultats que la filière Lettres : 46,19 % d’élèves ayant obtenu 10 ou plus en Lettres contre 54,17 % en Mathématiques.

Cela signifie, entre autres, que les réussites en termes de qualité linguistique que produit notre système éducatif à travers les « poches d’excellence », notamment dans les filières scientifiques, se trouvent tristement dilapidées au niveau des moyennes générales en raison de la dégradation du niveau des élèves orientés vers les filières Lettres, Économie-Gestion et Sciences informatiques faute d’alternatives réelles qui tiennent compte aussi bien de leurs performances que de leur projet scolaire.

Sur cette base, on peut affirmer que la crise des langues dans notre école tunisienne est une crise complexe où s’entrecroisent la nature des pédagogies adoptées censées privilégier un « parler spontané et débridé » avant d’enseigner comment parler « très correctement » et selon quelles règles, le niveau de formation des enseignants, l’absence d’orientations nationales claires (au-delà des slogans), la structuration du système éducatif et l’offre inégale de filières et de passerelles.

Troisièmement : l’élève tunisien n’aborde pas le cours de langue - quelle qu’elle soit - avec la joie d’apprendre et le plaisir d’exprimer ses émotions

Plutôt que d’assommer l’élève, dès ses premiers élans vers la beauté de la langue, par les querelles grammaticales héritées de la Bassorah et de Koufa ou par le casse-tête de l’accord des adjectifs numéraux.

Il semble que l’élève tunisien n’aborde pas le cours de langue - quelle qu’elle soit - avec la joie d’apprendre et le plaisir d’exprimer ses émotions ou de défendre ce qu’il estime juste ou erroné… par crainte de se heurter à des règles linguistiques rigides, d’entrer dans des conflits stériles avec les contraintes grammaticales (accords, exceptions, interdits morphologiques), et de se perdre dans les labyrinthes d’un formalisme qui s’alourdit à mesure que l’on progresse.

Parmi les exemples actuels les plus cités dans l’apprentissage des langues (langues nationales et étrangères à égalité) figurent le Luxembourg et Singapour, qui pratiquent ce que l’on appelle des approches immersives dans l’enseignement des langues. Il serait peut-être plus juste à mon sens de parler d’apprentissage « gravitaire », à l’image des systèmes d’irrigation croisés où les langues ne seraient plus des compartiments étanches, enseignées de manière strictement grammaticale, mais des canaux d’irrigation linguistique - tantôt par submersion féconde, tantôt par un goutte à goutte méticuleux - à travers des situations ludiques, des jeux de rôle et des interactions motivantes, notamment aux premiers niveaux d’enseignement.
Ainsi, la dimension structurelle (la grammaire) n’est pas sacralisée au détriment de la dimension vivante et fonctionnelle (l’usage), afin de ne pas entraver la parole avant même qu’elle n’émerge.

Les partisans de cette approche affirment qu’il ne faut pas donner à l’enfant des leçons anatomiques sur le rôle des muscles et des tissus pour lui apprendre à marcher : l’être humain apprend à marcher par la perte d’équilibre, l’essai, l’erreur et l’instinct. Si la grammaire est la structure de la langue, la parole en est le mouvement.

Quatrièmement : ne pas affronter la faiblesse linguistique par des mécanismes punitifs après le baccalauréat

Après l’obtention des notes du baccalauréat, le ministère de l’enseignement supérieur calcule ce qu’il appelle le «score» pour classer les élèves et les répartir entre les différentes filières universitaires, en tenant compte également des choix exprimés par le candidat.

Deux mesures méritent ici d’être soulignées :
– Ce score repose sur deux composantes principales : la moyenne générale du baccalauréat coefficient 4, à laquelle s’ajoutent six autres coefficients spécifiques répartis sur les matières principales de chaque filière. Ainsi, les résultats globalement faibles de l’élève sont comptabilisés deux fois : une première fois dans la moyenne générale et une seconde fois avec les matières spécifiques, ce qui constitue une mesure à caractère quasi punitif qui entrave l’accès de l’élève à la filière souhaitée au lieu d’atténuer ses effets.
- L’ajout des notes du français et de l’anglais dans ce total (déjà incluses dans la moyenne générale) a été justifié par la nécessité «d’encourager les élèves à améliorer leur niveau en langues étrangères». Or, cela relève davantage de la démagogie, dans la mesure où les élèves ne prennent connaissance de ces subtilités techniques qu’après leur réussite effective et au moment d’affronter les exigences de l’orientation post-bac [3].

Pour conclure, nous préconisons :

 - le développement de soutien linguistique externe que l’on peut puiser au sein de la famille, de l’environnement social et des médias (Notons à ce propos l’absence totale, en Tunisie, de programmes radiophoniques ou télévisés sérieux ou même ludiques consacrés à la langue et à la culture),

- la résolution courageuse de la dualité de l’enseignement des sciences entre l’arabe à l’école primaire et au collège  et le français au lycée, loin des crispations identitaires et de l’attachement à la langue française  que nous avons subie que l’on veuille ou pas,

- la révision des méthodes d’enseignement des langues, ainsi que la mise en place d’incitations attractives pour les enseignants de langues, notamment dans les régions marginalisées.

Ces suggestions pourraient constituer des prémisses pour des choix stratégiques susceptibles de libérer les capacités d’expression de notre jeunesse, de renforcer leur solidité académique et professionnelle et de les sortir d’un sentiment d’orphelinat civilisationnel et de déficit d’ancrage linguistique.

Moncef Khemiri

Février 2026

Pour accéder à la version ARABE, cliquer ICI



[2] Merci à notre doyen si Mongi Akrout d’avoir attiré mon attention sur le fait que la comparaison entre la section Lettres et les autres sections est discutable car les épreuves sont de nature différente aussi bien en arabe qu’en philo (ce n’est pas le cas pour l’anglais et le français).

 

[3] Un effort de sensibilisation plus consistant devrait être fait à ce propos par le corps des conseillers d’orientation surtout à la fin de la 1ère année et la deuxième année secondaire. 

 

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