lundi 26 février 2018

La question de la séparation des élèves selon le sexe




Ces derniers jours le ministère de l’éducation tunisien avait  publié une circulaire[1] « à propos de l’interdiction de la séparation entre les sexes dans les classes et les différents espaces éducatifs », cette circulaire est venue après que «  le Ministre en personne ait constaté des transgressions dans ce domaine qui nécessitent qu’on s’y oppose en imposant le respect des dispositions organisant la vie scolaire et en consacrant le  principe de l'égalité  entre les sexes "
. La circulaire qui est la première du genre consacrée à cette question  a soulevé beaucoup de commentaires  où le vrai et le faux se côtoient;  nous avons voulu consacrer le billet de cette semaine à la question pour l'histoire de la question de la mixité à  l'école tunisienne.

Au début la mixité était limitée
une classe du collège Sadiki qui remonte à 1910  ( Wikipédia)

Le plus ancien règlement scolaire en Tunisie qui remonte à la fin du dix neuvième siècle (rédigé à Tunis le 20 décembre 1886) avait traité la question de la mixité , son article deux avait admis la mixité limitée , en effet il stipulait   que " les enfants des deux sexes pourront être admis dès l'âge de quatre ans dans les écoles de filles; ils formeront une classe enfantine. " mais  il précise  que "tout garçon, après l'âge de cinq ans, ne  pourra plus être accepté dans une école de filles, à moins qu'il n'y ait pas, dans la localité, d'établissement spécial pour les garçons et  que  dans tous les cas, un garçon âgé de plus de sept ans ne pourra être reçu dans une école de filles."[2]
En 1888 la première loi sur l'enseignement dans la régence de TUNIS  avait autorisé l'existence d'école mixte privée mais cela nécessite une autorisation spéciale du directeur de l'instruction publique.
En 1906 un amendement du règlement scolaire de1886  a décidé
·       d'abaisser l'âge   d'admission  des enfants des deux sexes dans les écoles maternelles à l'âge de 3 ans
·       de n'accepter les garçons dans les écoles de filles que jusqu'à l'âge de 6 ans;
·        de permettre  à l'inspecteur d'autoriser des dérogations à cette  dernière règle c'est à dire que les garçons pourraient  poursuivre leur scolarité dans des écoles de filles même au delà de l'âge de six ans[3]
En 1923 un nouvel amendement a assoupli les conditions de la mixité  (ART. 2. ) , désormais " les écoles et les classes enfantines reçoivent, en principe, les enfants des deux sexes de quatre  à sept ans; les écoles maternelles les reçoivent de deux à six ans  et dans les écoles de filles "pourront  admettre les garçons jusqu'à un âge fixé par autorisation spéciale de l'Inspecteur primaire".[4]             
Les écoles coraniques modernes : de l'interdiction à la permission conditionnée
le premier texte organisant les écoles coraniques modernes qui remonte à l'année 1938[5] a traité la question de la mixité en la prohibant d'une manière catégorique, son article 28 stipule " qu'il est interdit aux directeurs des écoles coraniques de garçons d'accepter des élèves  filles " , le décret de 1944 qui l'a remplacé a confirmé l'interdiction dans l'article 7 qui   reprend la même formule en y ajoutant les écoles coraniques de filles" " il est interdit aux directeurs des écoles coraniques de garçons d'accepter des élèves  filles dans leur école et vice versa "
le nouveau décret de 1953  qui a remplacé [6] le décret de 1944 s'il a maintenu le principe de l'interdiction (son article 17 dit " qu'il est interdit au directeur de l'école coranique de garçons d'accepter les filles comme élèves  dans leur école), il  l'avait néanmoins assoupli en ouvrant une brèche qui permet aux filles d'accéder aux écoles coraniques de garçons sous certaines conditions: il faudrait "qu'il n'y ait pas d'école sur place une école franco arabe de filles ou une école coranique de filles moderne " dans ce cas  uniquement il est permis d'accepter les filles âgées  au moins de six ans sur la demande de leurs parents , ces filles ne peuvent pas rester à l'école au delà de 12 ans, sachant que cette autorisation sera retirée dès l'ouverture d'une école franco arabe de filles ou une école coranique de filles moderne sur place"
La réforme de 1958: Ambiguïté et contradiction dans les textes
la loi de l'enseignement   de 1958  n'a pas traité la question de la mixité d'une manière licite laissant la question  aux textes d'application ( décrets et arrêtés) qui l'ont fait dans la même lignée que les textes de l'époque du protectorat

Le premier texte qui a évoqué la question fut le décret de 1961 relatif à l'organisation de l'enseignement primaire , ce premier décret fondateur reconnait la coexistence de trois types d'écoles primaires dans l'article premier à savoir des écoles de garçons, des écoles de filles et des écoles mixtes, on peut en déduire si le décret consacre des écoles différentes pour chaque sexe , il autorise la mixité puisque il reconnait clairement  l'existence d'écoles primaires  mixtes, ce choix peut s'expliquer par le contexte de l'aube de l'indépendance (le manque de moyens matériels et humains pour assurer la séparation des deux sexes partout dans  le pays,  ce qui avait amené le gouvernement à admettre  la mixité surtout que le nombre des filles restait modeste dans certains milieux où les  parents hésitaient à envoyer leurs filles à l'école) 
ce décret fut suivi en 1964[7] par un arrêté qui a conservé la même typologie des écoles primaires mais il a ajouté dans le deuxième aliéna  de l'article 17 une nouvelle donnée qui n'existait pas dans le décret  de 1961 encore en vigueur , cette donnée interdisait la mixité , en effet on y lit " dans les écoles primaires de garçons ou dans les écoles primaires de filles , l'inscription des élèves de l'autre sexe ne peut avoir lieu qu'à titre exceptionnel et sur autorisation spéciale de l'inspecteur primaire"
De tout ce qui précède. on pourrait déduire que durant la période coloniale et au début de l'indépendance la séparation entre les filles et les garçons était la règle à partir d'un certain âge , alors que la mixité était l'exception  au niveau des textes règlementaires mais en réalité la mixité commençait à être pratiquée dans les faits surtout depuis l'entrée en vigueur de la réforme de 1958.
La fin des années soixante: changement de politique et orientation vers la généralisation de la mixité

En 1967 une grande opération d'évaluation de la première décennie de la réforme de l'enseignement fut confiée  à la commission nationale pour l'enseignement , à la fin de ses travaux elle a présenté une série de recommandations , l'une d'entre elles intéresse la question de la mixité , la commission a recommandé " l'extension de la mixité aux quatre premières années de l'école primaire ( les élèves de la 4° ont alors au moins 10 ans), cette décision fut annoncée par le secrétaire d'état Mahmoud Messadi dans une conférence de presse à l'occasion de la rentrée scolaire 1967/1968.
cette option fut confirmée par le successeur de M.Messadi , Ahmed Ben Salah qui a décidé que dès la rentrée 1968/69 les anciennes  appellations des écoles primaires qui les distinguent selon le sexe des élèves seront supprimées et remplacées par une appellation unique, elles s'appelleront désormais les écoles de premier cycle , le nouveau secrétaire d'état avait annoncé dans l'un de ses discours ceci:" il faut généraliser la mixité et mettre fin à la distinction dans les appellations , il n'y aura plus dès ce jour d'écoles pour garçons et autres pour les filles et des troisièmes mixtes"[8]
- La suppression, à partir du 1er octobre 1968, des anciennes appellations : écoles de garçons, écoles de filles et écoles mixtes, désormais les écoles seraient appelés « école du premier degré »[9] dans le cadre de l’extension de la mixité qui a commencé déjà en octobre 1967 en application à une recommandation de la commission nationale de l’enseignement[10].
La  question a été évoquée par M° Mde Hédi Khlil dans son ouvrage[11] qui occupait à cette époque le poste de Directeur régional de l’enseignement de Nabeul , il a écrit ceci « …il y a eu  au cours de cette courte période ( Juillet et Août 1968) la généralisation de la mixité dans toutes les écoles primaires et l’abandon des anciennes appellations … ce fut une tâche ardue qui a nécessité de la part de tous les responsables un effort colossal pour l’achever avant la rentrée scolaire en application de la décision du Ministère, ce fut une décision aussi importante que les acquis qui ont été réalisés au profit de la femme grâce au  Code du statut personnel « CSP »,  promulguer   le 13 août 1956 par Habib Bourguiba.
Ce fut un changement important dans le système éducatif tunisien et une rupture avec l’héritage colonial et un pas géant sur la voie de l’égalité entre les sexes par l’école.


Depuis la Mixité est devenue une réalité et elle est entrée dans les mœurs à l'instar de ce qui se fait dans le monde ( à l'exception de quelques pays) , mais ces dernières années et surtout depuis 2011  certains enseignants imposent  pour des raisons idéologiques une séparation des élèves de la même classe en réservant des rangées ou des bancs pour les garçons  et d'autres pour les filles , il y a eu même des voix  qui s'élèvent contre la mixité; "le président  du Centre d’études sur l’islam et la démocratie (CSID), ... a appelé à une refonte totale du système éducatif et préconisé la séparation entre les filles et les garçons arguant que des études démontrent que les établissements non mixtes affichent de meilleurs résultats".[12] , et c'est peut être ce courant insidieux qui a poussé le ministère à réagir pour le stopper avant qu'il ne devienne un fléau.

Hédi bouhouch , Mongi Akrout Inspecteurs généraux de l’éducation, et Brahim Ben Atig, Professeur Principal émérite.
Tunis , Février 2017

Articles et études sur la question
La lente introduction de la mixité dans le système éducatif français : brève chronologie Novembre 2010

La mixité scolaire : l’opinion et la gestion de la mixité de 6 enseignants du CYP2
Ministère de l’éducation nationale -    La mixité sociale à l’école et au collège -  Rapport  au Ministre de l’Éducation nationale présenté par Jean Hébrard -  Mars 2002
La lente introduction de la mixité dans le système éducatif français : brève chronologie   Novembre 2010 -  Académie de Créteil 



[1]    Circulaire 8-1-2018 portant interdiction de la séparation des deux sexes dans les classes et dans les différents espaces éducatifs.
[2] Bulletin officiel de l’enseignent public N°1 ; 1er janvier 1887
[3] Bulletin officiel de la direction générale l’instruction  publique et des beaux-arts  N°5 ; juin 1906

[4] Bulletin officiel de la direction générale l’instruction  publique et des beaux-arts  N°13 ;  Mai juin 1923
[5] Décret beylical relatif aux écoles coraniques modernes dans le royaume tunisien en date du 28 juin 1938
[6] Décret du 15 octobre 1953 (6 SFAR 1373) fixant le statut des écoles coraniques, BOIP janvier février mars 1954 - N°14 - 68 ème année
[7] Arrêté du secrétariat d'état à l'éducation nationale du 25/1/1964 portant règlement Scolaire des établissements d'enseignement primaire
[8] opt.cité p.83
[9] Opt cité p83 في شؤون التربية والتعليم، ص81، من خطاب 14 أوت 1968
[10] في شؤون التربية والتعليم، ص81، من خطاب 14 أوت  1968
[11] محمد الهادي خليل ، اسهامات و مواقف ( في المسار التربوي و المجالين السياسي و التربوي 1961- 2003 –كلمة للنشر و التوزيع
[12] http://www.jeuneafrique.com/298922/politique/tunisie-fermeture-ecoles-coraniques-ne-beneficiant-dautorisation/


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