dimanche 8 novembre 2020

De « l’Ecole unique » à « l’Ecole plurielle » Réflexion sur la réforme du Système Educatif Tunisien ( première partie).

 


Houcine Hamdi

Le blog pédagogique propose cette semaine à ces fidèles lectrices et lecteurs un article de la plume de notre collègue Houcine Hamdi, l'inspecteur général expert de l'éducation dans lequel il a brossé un tableau sur l'état de l'école tunisienne dans un premier temps pour proposer ensuite une solution aux obstacles qui entravent la bonne marche de l'école tunisienne, d'après lui, il faudrait mettre en place une «Ecole plurielle» à la place
« l’Ecole unique » qui a montré ses limites.

Cet article a été déjà publié dans  'Tunisie XXI.OVER-BLOG.COM'[1] le 18 avril 2018 et vu sa grande qualité et l'originalité de son approche, nous avons sollicité la permission de M° Houcine  pour le republier dans le blog pédagogique, qu'il en soit remercié et nous espérons pouvoir lui publier d'autres communications.

Le blog pédagogique, novembre 2020

 

 

 De « l’Ecole unique » à « l’Ecole plurielle »  Réflexion sur la réforme du Système Educatif Tunisien ( première partie).

Préambule

La question de l'Education en Tunisie est aussi vieille que ce pays qui plonge ses racines dans une histoire pluriséculaire riche en apports et autres contributions à la civilisation humaine. Cependant, cette question n'a atteint un certain niveau de richesse et de complexité qu’après l’indépendance en 1956. En effet, ce n’est qu’en 1958 que le pays a connu son premier système éducatif moderne. Depuis, l'Ecole n'a cessé d'occuper une position centrale dans la marche du pays vers la modernité et l’Education devint, avec le temps, un phénomène social et culturel remarquable et une caractéristique civilisationnelle de la Tunisie contemporaine. Depuis, le système éducatif tunisien (SET) a connu deux  réformes d’envergure, la première en 1991 et la seconde en 2002[2]. Il ne fait aucun doute que ces deux réformes répondaient à des besoins imposés par des évolutions internes et externes pressantes. Cependant, si trente-trois années ont séparé la parution de la loi fondatrice du SET de la première réforme engagée en 1991, il n'a fallu qu'une décennie pour la mise sur pied d’une seconde réforme d’envergure. Cette accélération remarquable dans le rythme des réformes souligne, si besoin est, l’importance que revêt la question de l’Education en Tunisie.

Il est certain que la réforme du SET répond à des besoins imposés autant par l’évolution du système lui-même que par les divers changements nationaux et internationaux. Ces changements majeurs touchent autant aux fondements de la puissance dans le monde contemporain qu’aux structures économiques et sociales, aux savoirs, aux technologies et aux mutations que connait l'éducation à travers le monde. La Révolution de la Liberté et de la Dignité (17 Décembre 2010-14 Janvier 2011) a ouvert de nouveaux horizons pour le système éducatif. La demande exprimée avec on ne peut plus d’éloquence par tout un peuple pour la liberté et la dignité, traduisible en un partenariat citoyen et équitable dans la gestion des affaires nationales et un partage équitable de la richesse et des fruits du développement, a mis sur la sellette la réforme de l’éducation comme une demande populaire et nationale de première importance.

 Le Ministère de l'Education, dans son effort d'être au diapason avec ce changement politique majeur, n'a pas tardé à mettre en place une stratégie visant à réformer le système éducatif. Le colloque national portant sur la « Méthodologie de la Réforme de l’Education » qui s'est tenu les 29, 30 et 31 mars 2012 a constitué, grâce à son diagnostic et aux recommandations auxquels il a abouti, sa principale base. Cependant et malgré les bonnes intentions qui ont sous-tendu cet effort, ce colloque ne fût qu’une œuvre bureaucratique qui s'est embourbée dans des détails disciplinaires omettant ainsi de se pencher sur le cadre général de la réforme de l’Education et occultant un certain nombre de questions de fond :

-  Réformer le système éducatif existant, ou le refonder complètement ?

- Quel référentiel pour quel projet de réforme de l’Ecole ?

- Quelle mission pour l'Ecole tunisienne du XXIème siècle et dans la Tunisie Nouvelle?

- Quel modèle d'Ecole faut-il promouvoir ? l'Ecole unique ou l'Ecole plurielle ?

La réponse à ces questions-clé devrait précéder toute action qui s'intéresse aux aspects techniques et aux détails qui sont du ressort exclusif des experts du domaine. Elles nécessitent un consensus entre tous les tunisiens étant donné que l'Education est une question qui touche au présent et à l'avenir de tout un peuple.

Dans cette réflexion, nous nous proposons d'examiner de près les raisons qui militent en faveur de la réforme du SET, de présenter les valeurs que l'Ecole tunisienne est appelée à véhiculer à la lumière des changements en cours aux échelons mondial et national et des exigences qui en découlent en termes de mobilisation autant du personnel éducatif que du commun des citoyens pour mener à bon port cette entreprise essentielle.

Ce texte s’organise en trois axes majeurs. Dans le premier, nous traitons des raisons du renouvellement du système éducatif tunisien. Dans le deuxième, nous examinons les valeurs que l’Ecole se doit de promouvoir et de véhiculer. Enfin, dans le troisième et dernier axe, nous présenterons « l’Ecole plurielle » dans un cadre décentralisé comme composante essentielle de la réforme du SET.

I- Les raisons du renouvellement du système éducatif tunisien

La nécessité, l’urgence même, de réformer le SET trouve sa pertinence dans les changements accélérés que connait le monde actuel au niveau des valeurs, des structures socio-économiques, des savoirs et de l'Education. Cette réforme trouve aussi justification dans les changements au niveau national, dont le plus important est le changement politique déclenché par la Révolution de la Liberté et de la Dignité. Il trouve enfin sa justification dans la réalité de l'Ecole tunisienne qui a besoin de changements qui ne souffrent plus report ou retardement.

1-           Un contexte international en perpétuel changement

 1.1- Les nouveaux attributs de la « puissance » 

La puissance des nations et des peuples a longtemps été associée – elle l’est encore dans une grande mesure de nos jours- au poids démographique, au gigantisme territorial, aux richesses naturelles et à la capacité de valoriser ces richesses par l’extraction, la transformation et les échanges. Cette puissance est aussi associée aux capacités militaires capables de protéger les intérêts nationaux vitaux et stratégiques. Cependant, le monde contemporain accuse un changement progressif et notable des attributs de la puissance et du pouvoir qui en découle.  Désormais, la production des savoirs et des nouvelles technologies et leur maitrise, la capacité de les traiter et de les développer, la qualification et la gestion des ressources humaines, la capacité d'adaptation des innovations scientifiques et techniques aux besoins socio-économiques, la capacité de saisir les opportunités offertes par la globalisation en cours pour la croissance et le développement, tendent à devenir les principaux attributs de la puissance et du pouvoir dans le monde[3].  Force est de constater qu’un nouveau monde est en train d'émerger en termes d’influence et de prise de décision à l’échelle planétaire. Seuls les peuples qui persistent encore à penser la puissance selon les normes traditionnelles se trouvent aujourd’hui en marge de l’histoire en termes de savoirs, d'innovation scientifique et technologique, de bien-être social et de souveraineté nationale.

1.2- Une part prépondérante de l'économie du savoir dans une économie qui tend vers la tertiarisation

La tendance vers la tertiarisation est la caractéristique la plus marquante de l'évolution de la structure de l'économie mondiale. Deux indicateurs en témoignent. Le premier est la part croissante du secteur des services dans l'emploi et le deuxième est sa part croissante dans le PIB. Pour ces deux indicateurs, cette part dépasse – depuis la fin du siècle dernier- les deux tiers et atteint même 75% dans les pays du Nord, ce qui atteste de l'émergence d'une structure économique dans laquelle les services occupent une position clé. Dans cette structure économique qui ne cesse de s’affirmer à l’échelle mondiale, l'économie du savoir occupe une place de plus en plus importante. L'économie du savoir est à la fois « la production, le traitement, la distribution et l’utilisation de la connaissance et de l’information » (définition OCDE 1996). Elle génère des rentrées financières considérables et favorise en même temps une certaine suprématie mondiale qui n'est pas nécessairement liée aux attributs traditionnels de la puissance tels que le gigantisme territorial, la richesse naturelle, le poids démographique et les capacités militaires [4]. La concurrence entre les principales puissances économiques mondiales pour le contrôle des ressources énergétiques et minières et les marchés, quoique toujours en cours, ne peut occulter une autre bataille « sourde », longtemps tenue secrète, qui a pour objet le « drainage » systématique des « cerveaux » à travers le monde de la part de ces mêmes puissances. La suprématie des États-Unis d'Amérique dans le palmarès du prix Nobel dans toutes les branches du savoir depuis le milieu du XXe siècle et la longueur d'avance acquise en termes de découvertes scientifiques et d’inventions technologiques, sont le juste résultat de ce « drainage systématique des cerveaux » qu'ils n’ont cessé d’exercer à l’échelle planétaire et qui n’épargna aucun espace : l'Europe, l'Asie (Union indienne, Chine, Corée du Sud), l'Afrique et l'Amérique latine.

Ces changements majeurs ont favorisé l'émergence de nouveaux métiers. Les chances de trouver un emploi sont désormais de plus en plus liées à un minimum de connaissances et de compétences spécifiques, dont la plupart sont étroitement liées à la révolution informatique et technologique.

 Ces changements ont aussi généré une nouvelle structure sociale qui commence à prendre forme au sein de la société de classes traditionnelle.

1.3- Des Changements sociaux profonds à l’échelle mondiale

Ces changements qui touchent à la structure sociale tiennent à quatre facteurs majeurs :

- La globalisation en cours qui n’épargne aucun domaine de l’activité humaine. En effet, le monde contemporain connaît une accélération sans précédent du rythme de croissance des flux de marchandises, des flux financiers, des flux culturels, des flux d’informations ainsi que les flux humains.

- La révolution informatique et technologique et ses effets évidents sur l’économie et le quotidien des gens partout dans le monde.

- La diffusion de la culture de l'initiative individuelle et de l'entreprenariat qui sont la conséquence de l'expansion remarquable du mode de production capitaliste et de la pensée libérale en général, surtout après l'effondrement de l'Union soviétique et du bloc socialiste vers la fin des années quatre-vingt-dix du siècle dernier.

- La concentration croissante du capital par les fusions-acquisitions, l’internationalisation de la production et des échanges et par les alliances financières. Cette concentration a abouti à une monopolisation excessive de la richesse mondiale par une minorité, à l’augmentation du nombre des personnes pauvres et appauvries à travers le monde et à l'expansion des zones périphériques et marginalisées.

- La montée en puissance du pouvoir des sociétés transnationales, des complexes militaro-industriels, de l'oligarchie financière, le recul de la géographie et le déclin de l'autorité de l'État national en général.

Ces facteurs ont eu avec le temps un impact profond sur la structure sociale. En effet, ils ont favorisé l’émergence de nouvelles catégories surtout au milieu de la pyramide sociale et à sa base. Il s’agit de centaines de milliers voire de millions de « marginaux » exclus par les systèmes économiques extravertis et dépendants. Ce qu’ils ont de commun : un statut marginal, un accès de plus en plus difficile au travail, des conditions de vie de plus en plus précaires et un avenir de moins en moins sûr.

1.4- La montée des valeurs universelles

Les transformations socio-économiques qui ne cessent de s’accélérer s’accompagnent de transformations culturelles profondes qui touchent aux valeurs universelles. Les plus importantes de ces valeurs sont celles qui concernent les droits de l'homme dans leur diversité et leur multiplicité. La démocratie, le pluralisme politique et le droit à un environnement sain sont devenus une revendication essentielle pour de larges franges de la société à travers le monde. Pour témoin, les protestations sociales redondantes à travers les pays et les continents tout au long de 2011 et même avant cette date, prenant la forme de manifestations populaires animées par les mouvements altermondialistes.  

1.5- Le retour de l'histoire : les conflits identitaires

Le monde contemporain est témoin de la montée régulière des contestations de type identitaire. Contrairement à ce que certains s'étaient pressés d'annoncer du fait de la prédominance apparente du modèle libéral depuis la fin des années 90 du siècle dernier[5], l'histoire revient en force et avec violence dans plusieurs régions du monde pour affirmer des identités menacées, rejetant ainsi les velléités hégémoniques économiques et culturelles affichées par les principaux acteurs de la globalisation.

C’est dans ce cadre général que la réforme de l'Education, en raison du rôle qui est dévolu à l’Ecole dans la diffusion des savoirs, le développement des diverses capacités mentales, sensori-motrices et émotionnelles des apprenants et leur ancrage dans leur identité nationale, est perçue comme un levier important capable de faire face aux défis que pose la globalisation. En effet, l’enjeu est de taille : comment s’inscrire dans ce mouvement universel toujours plus complexe et plus rapide de renouvellement des savoirs et des technologies ? Comment préserver l'identité nationale et la nourrir face au modèle économico-socio-culturel normatif amené par les vents violents de la globalisation sans tomber dans l’enfermement ? En d'autres termes, comment combiner l’éducation à l'identité sans pour autant couper avec les valeurs humaines universelles partagées ?

 

Fin de la première partie, à suivre

Houcine Hamdi, inspecteur général de l'éducation

Traduction : Mongi Akrout & Abdessalam Bouzid, Inspecteurs généraux de l'éducation retraités

Tunis, Novembre 2020

Pour accéder à la version AR, Cliquer ICI



[1] http://tunisiexxi.over-blog.com/2018/04/-0.html

 [2]  La Tunisie a connu la promulgation de trois lois portant sur le SET : la loi 118/58 du 4 Novembre 1958, la loi 65/91 du 29 juillet 1991, la loi 80/2002 du 23 juillet 2002.

[3] L’exemple japonais est à cet égard très édifiant. En effet, rien ne prédispose ce pays à première vue au statut de puissance mondiale, quoiqu’inachevée. Cependant, sa capacité à saisir les opportunités de développement que recèle la conjoncture mondiale (la guerre froide), sa capacité d’adaptation aux difficultés et aux dangers naturels (Enneigement au Nord, tempêtes de la mousson au Sud, séismes fréquents, l’aspect insulaire du territoire national, la pauvreté en matières premières et sources d’énergie…) et sa créativité exemplaire au niveau des modes d’organisation et de management économiques ont hissé ce pays au statut de puissance économique mondiale.

[4] Le poids de plus en plus remarquable de pays tels la Chine Populaire, l’Union Indienne, la Corée du Sud et la Malaisie dans l’économie mondiale et des pays développés du Nord indique que l’économie du savoir est l’économie de l’avenir. C’est ce qui explique, du moins partiellement, le large mouvement de délocalisation des industries de la première et la deuxième génération dans les pays du Sud et les Pays en Transition Economique (Europe centrale et de l’Est).

 

[5] Francis Fukuyama, La fin de l’Histoire et le Dernier Homme, Flammarion 1992.

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