A propos de la formation des élites
Le Blog pédagogique reprend cette semaine un post publié par Brahim Ben Salah, l’inspecteur général de l’éducation qui traite d’une manière profonde et concise du rôle de l’école dans la formation des élites versus la démocratisation du savoir. Partant de la pensée de Mohamed
Charfi, Brahim Ben Salah interroge le
dilemme entre un système scolaire destiné à former une minorité dirigeante et
un autre visant à diffuser le savoir pour tous. Selon lui, la position élitiste,
défendue par Charfi et Messadi[1],
est confrontée à celle de penseurs comme Jacques Rancière[2],
qui prônent une éducation accessible à tous et égalitaire tout en
critiquant l’illusion de l’égalité des
chances et montre que celle-ci peut renforcer les inégalités sociales. L’auteur conclut que toute
société a besoin d’élites, mais il rejette l’idée d’une élite dominante et plaide pour une école plurielle, qui
respecte les différences d’aptitudes sans enfermer les élèves dans des
destins sociaux figés. |
Le professeur Mohamed Charfi
affirmait : « Les nations ne tiennent que par leurs élites ». Il entend
par là que l’école doit accorder une grande importance à la formation des
élites qui dirigeront la société. Quant au reste des élèves, ils devraient être
orientés vers d’autres domaines pratiques ou vers des niveaux d’enseignement intermédiaires.
Cela soulève deux questions : doit-on attendre de l’école qu’elle diffuse le
savoir le plus largement possible dans la société, le savoir étant la voie vers
la liberté et l’égalité ? Ou bien doit-elle s’occuper en premier des élèves
brillants pour former les savants, les penseurs, les dirigeants de la vie
politique et l’ingénierie de la société.
Il semble que cette ancienne problématique
n’a jamais été résolue, même avec l’instauration de l’école obligatoire. La
dualité entre l’élitisme et la démocratisation continue de diviser les penseurs
en matière éducative : certains considèrent le savoir comme le moyen de la libération de l’homme, et donc nous devons généraliser l’enseignement; d'autres pensent
que cette vision, bien qu’égalitariste en apparence, cache en réalité une autre
vision, celle de la reproduction des inégalités sociales dont souffre la
société.
Le principe de l’égalité des
chances donne l’illusion d’une justice scolaire, puisque tous les élèves reçoivent le même contenu et
passent les mêmes examens. Mais la réalité est toute autre : ce principe renforce les écarts entre
les élèves et aggrave l’inégalité entre
eux à cause des différences de leurs origines sociales. Ainsi, parler d’élites
revient à parler des classes aisées, capables de progresser avec distinction
dans leur parcours scolaire, contrairement aux autres. Ces élites deviennent
alors, de fait, les seules concernées par la gestion de la société et
l’orientation de ses grandes décisions.
C’est là la conception de l’école
« réussie » selon Mohamed Charfi, Mahmoud Messadi et leurs partisans : une
école à deux vitesses. Sinon, on risquerait de tomber dans une démocratie
scolaire populiste, qui permettrait à des individus peu formés scientifiquement
et intellectuellement d’accéder au pouvoir. Et lorsqu’un tel phénomène
survient, c’est le retour de l’autoritarisme et du sous-développement.
À leurs yeux, la véritable
démocratie scolaire (qui impliquerait l’égalité totale) est dangereuse pour la
société. Pour eux, la démocratie authentique réside dans la diversification des
parcours éducatifs, permettant à chaque catégorie d’élèves de trouver sa voie
selon ses capacités intellectuelles et son milieu social.
Cependant, de nombreux penseurs,
tels que Jacques Rancière, considèrent cette vision (celle de Charfi et
Messadi) comme une vision élitiste et
aristocratique. Pour eux, diviser les diplômés en deux catégories – ceux qui protègent
les valeurs sociétales et veillent à l’organisation de la société, et ceux qui n'ont qu'une
capacité modeste, et ne pouvant accéder qu’aux choses pratiques et concrètes.
Cette classification est une classification arbitraire. La démocratie, à leurs
yeux, est avant tout un mode de vie collectif avant d’être un système politique
ou un pouvoir de décision. Ces penseurs insistent sur le fait que la culture
scolaire ne doit pas être divisée entre une culture élitiste et une culture
populaire. Tous doivent pouvoir accéder à tous les domaines de la culture et du
savoir.
La question qui demeure est la
suivante : peut-on concilier les besoins des élites savantes avec ceux de la
majorité des élèves dits «moyens»? Autrement dit, peut-on concilier entre le sens cognitf et le sens social de
l’apprentissage ? L’approche de la pédagogie
différenciée ne traduit-elle pas une forme de répartition des rôles pour
intégrer les élèves selon les besoins de la société? Pourquoi ne pas reconnaître
que le quotient intellectuel diffère selon les élèves, ce
qui légitimerait l’existence de rythmes scolaires variés ? Pourquoi ne pas
accepter que les élèves ont des inclinations différentes : certains vers le savoir
abstrait, d'autres vers les savoirs concrets et pratiques ? Il conviendrait
donc de multiplier les parcours selon les goûts, les aptitudes et les motivations,
indépendamment de l’origine sociale.
Ce qui est indiscutable, c’est
que toute société, pour devenir une grande nation et progresser avec équilibre
et rigueur, a besoin d’élites dans tous les domaines : lettres, économie, sciences,
santé, éducation, politique, sport, culture, journalisme et médias, etc.
Mais elle n’a pas besoin d’une aristocratie érigée par telle catégorie au
détriment des autres. Le véritable équilibre souhaité entre les élites et le peuple
réside dans l’excellence de chaque catégorie dans son propre domaine. Lorsque
le peuple est composé d’élites dans divers secteurs, on peut parler d’un «peuple
d’élites », d’une nation d’élites. Dans ce cas, le peuple peut exercer sa souveraineté
à travers ses élites, sans qu’une seule élite ne s’arroge le droit de décider à
sa place (cf. Michel Onfray[3]).
Il faut toutefois préciser que l’objectif n’est pas de remettre le destin du
pays entre les mains des technocrates.
Note : Ce sujet mérite un suivi sérieux et approfondi. Il serait utile de se
référer au débat entre Jacques Rancière et Michel Onfray publié dans le dossier
de la revue Philosophie Magazine n°124 – Novembre 2018.
Brahim Ben Salah – Inspecteur général de l’éducation – Retraité – Juin 2025.
Texte traduit par Mongi Akrout, Inspecteur général de l’éducation
Pour accéder à la version Arabe, Cliquer ICI
[1] La position élitiste,
défendue par Messadi s’explique d’après Si Brahim par le double tri instauré
par le système , le 1er tri est
fait par le concours d’entrée en première année de l’enseignement
secondaire pour diriger une partie des élèves qui réussissent vers
l’enseignement secondaire long et une autre partie vers l’enseignement
professionnel court (3ans). Le second tri
est réalisé par l’orientation à la fin
de la 1er de l’enseignement secondaire long, une partie est orientée
vers l’enseignement technique qui s’arrête en 6ème année et une
autre partie est orientée vers l’enseignement général qui se termine par le
baccalauréat et ouvre les portes de l’université
[2] Jacques Rancière, né à Alger en 1940, est un philosophe français. Il a été influencé par Louis Althusser et a participé à la rédaction de "Lire le Capital". Ses travaux explorent l'émancipation intellectuelle et la démocratie radicale, s'étendant à des domaines tels que la politique, l'esthétique, la littérature et le cinéma. Rancière est connu pour sa pensée qui met en lumière les dynamiques de domination et d'émancipation.
[3]
Michel Onfray, né le 1er janvier
1959 à Argentan, est un philosophe, essayiste et polémiste français.

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