lundi 23 février 2026

 A propos de la formation des élites

Brahim Ben Salah

Le Blog pédagogique reprend cette semaine un post publié par Brahim Ben Salah,  l’inspecteur général de l’éducation  qui traite d’une manière profonde et concise   du rôle de l’école dans la formation des élites versus la démocratisation du savoir.


Partant de la pensée de Mohamed Charfi, Brahim Ben Salah  interroge le dilemme entre un système scolaire destiné à former une minorité dirigeante et un autre visant à diffuser le savoir pour tous.

Selon lui, la position élitiste, défendue par Charfi et Messadi[1], est confrontée à celle de penseurs comme Jacques Rancière[2], qui prônent une éducation accessible à tous et égalitaire tout en critiquant  l’illusion de l’égalité des chances et montre que celle-ci peut renforcer les inégalités sociales.

L’auteur conclut que toute société a besoin d’élites, mais il rejette l’idée d’une élite dominante et  plaide pour une école plurielle, qui respecte les différences d’aptitudes sans enfermer les élèves dans des destins sociaux figés.

 

Le professeur Mohamed Charfi affirmait : « Les nations ne tiennent que par leurs élites ». Il entend par là que l’école doit accorder une grande importance à la formation des élites qui dirigeront la société. Quant au reste des élèves, ils devraient être orientés vers d’autres domaines pratiques ou vers des niveaux d’enseignement intermédiaires. Cela soulève deux questions : doit-on attendre de l’école qu’elle diffuse le savoir le plus largement possible dans la société, le savoir étant la voie vers la liberté et l’égalité ? Ou bien doit-elle s’occuper en premier des élèves brillants pour former les savants, les penseurs, les dirigeants de la vie politique et l’ingénierie de la société.  

Il semble que cette ancienne problématique n’a jamais été résolue, même avec l’instauration de l’école obligatoire. La dualité entre l’élitisme et la démocratisation continue de diviser les penseurs en matière éducative : certains considèrent le savoir comme le moyen de la  libération de l’homme, et donc nous devons  généraliser l’enseignement; d'autres pensent que cette vision, bien qu’égalitariste en apparence, cache en réalité une autre vision, celle de la reproduction des inégalités sociales dont souffre la société.

Le principe de l’égalité des chances donne l’illusion d’une justice scolaire, puisque  tous les élèves reçoivent le même contenu et passent les mêmes examens. Mais la réalité est toute  autre : ce principe renforce les écarts entre les élèves et aggrave l’inégalité  entre eux à cause des différences de leurs origines sociales. Ainsi, parler d’élites revient à parler des classes aisées, capables de progresser avec distinction dans leur parcours scolaire, contrairement aux autres. Ces élites deviennent alors, de fait, les seules concernées par la gestion de la société et l’orientation de ses grandes décisions.

C’est là la conception de l’école « réussie » selon Mohamed Charfi, Mahmoud Messadi et leurs partisans : une école à deux vitesses. Sinon, on risquerait de tomber dans une démocratie scolaire populiste, qui permettrait à des individus peu formés scientifiquement et intellectuellement d’accéder au pouvoir. Et lorsqu’un tel phénomène survient, c’est le retour de l’autoritarisme et du sous-développement.

À leurs yeux, la véritable démocratie scolaire (qui impliquerait l’égalité totale) est dangereuse pour la société. Pour eux, la démocratie authentique réside dans la diversification des parcours éducatifs, permettant à chaque catégorie d’élèves de trouver sa voie selon ses capacités intellectuelles et son milieu social.

Cependant, de nombreux penseurs, tels que Jacques Rancière, considèrent cette vision (celle de Charfi et Messadi) comme une vision  élitiste et aristocratique. Pour eux, diviser les diplômés en deux catégories – ceux qui protègent les valeurs sociétales et veillent à l’organisation  de la société, et ceux qui n'ont qu'une capacité modeste, et ne pouvant accéder qu’aux choses pratiques et concrètes. Cette classification est une classification arbitraire. La démocratie, à leurs yeux, est avant tout un mode de vie collectif avant d’être un système politique ou un pouvoir de décision. Ces penseurs insistent sur le fait que la culture scolaire ne doit pas être divisée entre une culture élitiste et une culture populaire. Tous doivent pouvoir accéder à tous les domaines de la culture et du savoir.     

La question qui demeure est la suivante : peut-on concilier les besoins des élites savantes avec ceux de la majorité des élèves dits «moyens»? Autrement dit, peut-on concilier entre  le sens cognitf et le sens social de l’apprentissage ? L’approche de la pédagogie  différenciée ne traduit-elle pas une forme de répartition des rôles pour intégrer les élèves selon les besoins de la société? Pourquoi ne pas reconnaître que le quotient intellectuel  diffère selon les élèves, ce qui légitimerait l’existence de rythmes scolaires variés ? Pourquoi ne pas accepter que les élèves ont des inclinations  différentes : certains vers le savoir abstrait, d'autres vers les savoirs concrets et pratiques ? Il conviendrait donc de multiplier les parcours selon les goûts, les aptitudes et les motivations, indépendamment de l’origine sociale.

Ce qui est indiscutable, c’est que toute société, pour devenir une grande nation et progresser avec équilibre et rigueur, a besoin d’élites dans tous les domaines : lettres, économie, sciences, santé, éducation,  politique,  sport, culture, journalisme et médias, etc. Mais elle n’a pas besoin d’une aristocratie érigée par telle catégorie au détriment des autres. Le véritable équilibre souhaité entre les élites et le peuple réside dans l’excellence de chaque catégorie dans son propre domaine. Lorsque le peuple est composé d’élites dans divers secteurs, on peut parler d’un «peuple d’élites », d’une nation d’élites. Dans ce cas, le peuple peut exercer sa souveraineté à travers ses élites, sans qu’une seule élite ne s’arroge le droit de décider à sa place (cf. Michel Onfray[3]). Il faut toutefois préciser que l’objectif n’est pas de remettre le destin du pays entre les mains des technocrates.

Note : Ce sujet mérite un suivi sérieux et approfondi. Il serait utile de se référer au débat entre Jacques Rancière et Michel Onfray publié dans le dossier de la revue Philosophie Magazine n°124 – Novembre 2018.

Brahim Ben Salah – Inspecteur général de l’éducation – Retraité – Juin 2025.

Texte traduit par Mongi Akrout, Inspecteur général de l’éducation

Pour accéder à la version Arabe, Cliquer       ICI

 



[1] La position élitiste, défendue par Messadi s’explique d’après Si Brahim par le double tri instauré par le système , le 1er tri est  fait par le concours d’entrée en première année de l’enseignement secondaire pour diriger une partie des élèves qui réussissent vers l’enseignement secondaire long et une autre partie vers l’enseignement professionnel court (3ans). Le  second tri  est réalisé par l’orientation à la fin de la 1er de l’enseignement secondaire long, une partie est orientée vers l’enseignement technique qui s’arrête en 6ème année et une autre partie est orientée vers l’enseignement général qui se termine par le baccalauréat et ouvre les portes de l’université

 

[2] Jacques Rancière, né à Alger en 1940, est un philosophe français. Il a été influencé par Louis Althusser et a participé à la rédaction de "Lire le Capital". Ses travaux explorent l'émancipation intellectuelle et la démocratie radicale, s'étendant à des domaines tels que la politique, l'esthétique, la littérature et le cinéma. Rancière est connu pour sa pensée qui met en lumière les dynamiques de domination et d'émancipation.

 

 

 

 

[3] Michel Onfray, né le 1er janvier 1959 à Argentan, est un philosophe, essayiste et polémiste français.

 

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