Le blog pédagogique présente cette semaine une analyse critique (sévère) de l’enseignement pilote de la plume de notre fidèle ami le Docteur Mustapha Chikh Zaouali, cette analyse a été déjà publiée dans le journal Al Maghreb au mois de juillet 2025, vu la pertinence de l’analyse faite par l’auteur, nous avons voulu la partager avec nos lectrices et nos lecteurs. Pour rappel, l’enseignement pilote fut mis en place au milieu des années 1980, avec l’ouverture de
deux lycées pilotes à Tunis et à l’Ariana, ces deux établissements accueillaient
les élèves dès la 1ère année secondaire (l’actuelle 7ème
année), la sélection se faisait au moyen du concours d’entrée à
l’enseignement secondaire. En 2023/2024
le pays compte 24 collèges pilotes[1]
avec 13.426 élèves soit 2.44% de l’ensemble des élèves du second cycle de
l’enseignement de base et 26 lycées
pilotes[2]
avec 15.924 élèves soit 3.1% du total des élèves de l’enseignement
secondaire. M.Chikh Zaouali propose une lecture critique
du modèle actuel de l’enseignement pilote à travers le prisme des débats
qu’il suscite , entre ses défenseurs avec un
discours élitiste fermé qui défend son caractère sacré et des voix
protestataires qui appellent à
repenser l’enseignement pilote au-delà
de l’exclusion. L’auteur donne la parole à des élèves qui ont suivi leurs études dans des lycées
pilotes pour révéler, travers des témoignages poignants, une
autre face de l’excellence : pression, isolement, course effrénée à la note… L’auteur termine son analyse par les deux questions clés
suivantes : Est-ce que l’enseignement pilote a réellement atteint ses
objectifs déclarés de promotion de l’excellence ? et, quelles en sont
les retombées pédagogiques et sociales ? Et, il avance des propositions concrètes pour repenser
l’excellence éducative dans une perspective plus juste, plus humaine et
inclusive, centrée sur la justice éducative, le bien-être, et le rôle clé de
l’enseignant. |
Les lycées pilotes ont été créés
en Tunisie au milieu des années 1980, dans le cadre d’une politique éducative
visant à valoriser l’excellence et à former une élite académique censée piloter
le développement national et accompagner les mutations rapides dans les
domaines des sciences et des technologies. Il s’agissait également de renforcer
le rôle de l’école publique à l’ère de la compétition au niveau des savoirs..
Mais plus de quatre décennies
après leur création, cette expérience ne fait plus l’unanimité. Elle est
devenue au contraire l’objet d’une controverse récurrente, qui resurgit à
chaque annonce des résultats des examens nationaux. Une controverse révélatrice
d’un clivage profond qui dépasse l’évaluation pédagogique pour toucher à des
questions plus fondamentales : Qui définit l’excellence ? Au profit de
qui l’élite est-elle reproduite ? Et la sélection précoce dans l’école publique
est-elle encore un projet juste ?
Au cœur de cette controverse, deux visions s’opposent :
- D’une part, un discours élitiste fermé, défendant farouchement la «
sacralité » de l’enseignement pilote ;
- D’autre part, des voix
protestataires montantes, deparents et d’élèves qui rompent le silence
pour revendiquer l’égalité des chances et réaffirmer la dimension humaine
de la réussite et de l’excellence.
Cet article vise à déconstruire
le discours élitiste autour de l’enseignement pilote, à mettre en lumière les
protestations des familles et des élèves, à montrerleur critique souvent
absente de l’espace public et des cercles de décision. Il présente aussi des
témoignages vécus qui redonnent à l’excellence sa dimension humaine et propose,
en conclusion, une vision alternative pour dépasser ce débat stérile, en
insistant sur le rôle central de l’enseignant comme pierre angulaire de tout
renouveau éducatif véritable.
L’enseignement
pilote : entre le discours élitiste fermé et les contestations qui brisent le
silence
Chaque année, notamment lors de la publication des résultats
du baccalauréat, des vagues de défense acharnée de l’expérience de l’enseignement
pilote se répètent, avec des voix qui la considèrent comme un « acquis
national » et une « ligne rouge » à ne pas franchir. Toute critique
visant ce modèle est perçue comme une «menace pour l’élite » et une « consécration
de la médiocrité », certains allant même jusqu’à accuser ses détracteurs de
« conspirer contre l’école publique ». À chaque fois, les mêmes
positions refont surface, en particulier sur les réseaux sociaux, où les
partisans de l’enseignement pilote répliquent aux critiques avec une violence
symbolique marquée par un ton hautain, remplie d’accusations voilées d’ignorance
ou d’hostilité envers l’élite, comme si le simple fait de questionner cette expérience constituait un «
crime » ou un amalgame, ce que l’un d’eux a qualifié en citant ce proverbe
populaire tunisien de « confusion entre l’ivraie et le bon grain ».
Cette polémique a atteint son paroxysme lors de la session
2018 des concours de la sixième (concours d’accès aux collèges pilotes) et de
la neuvième (du diplôme de fin d’étude de l’enseignement général de base), après la décision
controversée prise par le ministre de l’Éducation de l’époque, qui consistait à
ne pas descendre en dessous de la barre de 15 sur 20 pour accéder aux collèges
et aux lycées pilotes, alors même que le nombre d’admis ( en respectant la
barre) n’a pas dépassé la moitié de la
capacité d’accueil de ces établissements. En effet, seuls 1662 élèves ont été
orientés vers les collèges pilotes, sur un total de 3725 places, soit un taux
de couverture de 41,61 %, le plus bas jamais enregistré depuis la création de
ce concours. Les opinions étaient partagées sur cette décision : certains la
jugeaient nécessaire pour rétablir le niveau d’excellence, d’autres la
considéraient comme une mesure discriminatoire et injuste.
Au cœur de ce débat, durant tout le mois de juillet 2018, de
nombreux articles et commentaires ont été publiés, pour la plupart en langue
française, dans certains journaux et sites web, soutenant fermement la décision
du ministre de l’Éducation et alertant contre ce qu’ils estimaient être un «
laxisme menaçant la qualité de l’enseignement pilote’ ». Ces textes portaient
des titres au ton offensif et hautain, tels que « qui cherche à consacrer la
médiocrité? » ou « Ne touchez pas à nos lycées pilotes », et refusaient
toute révision ou une mesure exceptionnelle concernant les conditions d’accès à
ces établissements, à l’instar des propositions émises par certaines
associations éducatives[3].
Face à ce discours qui défend la décision du ministère, de fortes
positions ont émergé de la part de plusieurs parents lésés par cette décision,
qui ont exprimé un profond sentiment d’injustice et d’exclusion, rejetant ce
qu’ils considéraient comme une décision injuste
qui porte atteinte au principe
d’égalité des chances. Ce refus s’est concrétisé par la formation d’un groupe
appelé « Parents en colère », devenu un espace de contestation à la fois
numérique et sur le terrain, accompagné de vastes campagnes de mobilisation sur
les réseaux sociaux et de témoignages poignants de parents et de leurs enfants
privés d’accéder aux collèges et lycées pilotes malgré leurs résultats
honorables[4].
Les membres de ce groupe, dans leurs déclarations et
interventions médiatiques tout au long de l’été 2018, ont rejeté ce qu’ils ont
qualifié de logique élitiste fermée, qui lie l’excellence à des critères de
sélection trop sévères. Ils ont également dénoncé la violence symbolique qui a
accueilli leurs revendications, estimant que défendre l’enseignement pilote ne
devait pas se faire au détriment des droits de leurs enfants, ni se transformer
en prétexte pour exclure une large frange d’élèves méritants.
Cette présence sur les réseaux sociaux s’est poursuivie les années suivantes et a
connu un regain d’interactions à chaque publication des résultats des examens
nationaux, notamment en juillet 2021 à l’occasion des résultats du concours de
la neuvième année, lorsque le groupe « Parents en colère » a de nouveau
documenté ce qu’il a qualifié d’« injustice » et a exprimé sa fierté du succès
de leurs enfants malgré l’exclusion. Des expressions comme « Enfin nous
avons triomphé », « Nos enfants ont prouvé leur mérite », « Ma fille, qualifiée
de médiocre, a obtenu 18,59 », « Nous, les victimes de 2018, avons gagné notre
pari » ont reflété un mélange de fierté et d’amertume, entre une
blessure non cicatrisée et une détermination à recouvrer la dignité et la
reconnaissance.
Le 21 juin 2025, avec la publication des résultats du
baccalauréat de la promotion 2018, parents et élèves ont ravivé la mémoire
collective de ce qu’ils ont décrit comme une « épopée éducative », la
qualifiant de « consécration d’un parcours de lutte contre l’injustice
». L’un des parents engagés a posté un commentaire disant :« Aujourd’hui le
rideau est tombé sur une grande épopée, l’épopée des héros, l’épopée des
brillants, l’épopée des excellents, l’épopée de ceux de l’enseignement pilote qui ont subi une injustice… Les héros de lasixième
2018 ont su s’imposer et ont décroché
leur place dans les lycées pilotes lors du concours de 2021, et aujourd’hui ils
se sont distingués au baccalauréat. Quant aux héros de la neuvième 2018, ils
ont aussi excellé au baccalauréat 2022 et sont aujourd’hui brillants dans leurs
études universitaires… Certes, nos enfants n’ont pas poursuivi leur scolarité
dans les établissements pilotes après
l’été 2018, mais ils ont appris la plus grande leçon de cette vie : s’accrocher
à son droit et combattre l’injustice et le mensonge. Même si nous n’avons pas
réussi, nous nous contentons de l’honneur d’avoir essayé, de ne pas avoir
baissé les bras et d’avoir reçu au moins la récompense de l’effort… Croyez-moi,
chaque fois que je passe par la Kasbah, j’entends l’écho des voix des parents
et de nos enfants… »
Les publications et les commentaires se sont succédé,
exprimant la fierté des parents pour la réussite de leurs enfants malgré
l’exclusion, soulignant leur résilience et leur succès sans privilèges, tout en
transmettant leurs félicitations et en affichant des moyennes remarquables.
Lecture
des fondements du discours élitiste et les dynamiques de son influence
Bien que peu nombreux, les défenseurs
du modèle élitiste constituent une élite dotée d’un poids culturel et politique
important, dont les voix jouissent d’une large visibilité médiatique et d’une
influence réelle sur les décideurs. Cela peut s’expliquer par plusieurs
facteurs :
1.
Le recours à la langue française, qui conserve une
forte charge symbolique dans l’imaginaire élitiste et administratif tunisien.
2.
Une grande aisance d’expression, qui rend leur
discours fluide, cohérent et séduisant, en harmonie avec les goûts officiels
dominants dans l’espace public.
3.
L’intersection de leurs intérêts avec les cercles de
décision éducative, et leur imprégnation partielle du modèle centralisé
français de conception de l’élite.
L’ensemble de ces éléments renforce
ce que l’on pourrait qualifier de « culture de supériorité éducative », c’est-à-dire
une vision selon laquelle l’enseignement
est géré d’en haut, en fonction d’une vision élitiste de ce que la société
devrait être, plutôt que sur la base de ses besoins et de ses évolutions
réelles.
Un rapport de la Banque mondiale qui remonte à 2001 avait déjà alerté sur
cette problématique, considérant que « ladomination de la culture de
l’élite sur la gestion de l’éducation chez
les administrateurs,les enseignants et les parents» figurait parmi les
principales causes de l’échec des réformes du système éducatif. Cette
observation trouve un écho dans l’ouvrage de l’experte européenne en innovation
éducative Françoise Cros, qui a analysé certains aspects de la réforme de 2002
en Tunisie[5].
En conclusion de notre analyse des
traits du discours élitiste, une interrogation s’impose : N’est-il pas
paradoxal que l’élite, qui brandit les slogans de « qualité » et d’« excellence
», se transforme en gardienne de l’ordre établi, consacrant l’existant au lieu
de promouvoir le changement ? Le rôle naturel de toute élite – en particulier
dans un domaine vital comme l’éducation – ne devrait-il pas être de contribuer
au renouvellement des visions, plutôt que de reproduire des modèles anciens de
supériorité ?
Quand les élèves redonnent sens à
l’excellence : des témoignages vivants qui réhabilitent la dimension humaine
Pendant des décennies, le discours
élitiste rigide a dominé la scène éducative en Tunisie. Mais ces dernières
années, des voix sincères ont commencé à émerger, issues du cœur même de
l’expérience. Ce sont celles d’élèves ayant passé plusieurs années dans les
lycées pilotes, où ils ont vécu de près de nombreuses pressions. Ils ont parlé
franchement de leur vécu, avec ses défis et ses luttes. Voici quelques exemples
qui reflètent ces expériences vécues :
1. Dans un article
publié le 23 juin dernier sous le titre « Vous avez écrasé mes rêves…»,
l’élève Toumadher, Allouch, du lycée pilote de Sfax, a livré un témoignage
bouleversant sur son expérience douloureuse au sein d’un établissement censé
honorer l’élite. Malgré une brillante réussite - elle s’est classée première au
niveau national au concours de la sixième, puis première au niveau régional au
concours de la neuvième - elle n’a pas échappé, une fois au lycée pilote, à des
remarques blessantes illustrant une violence symbolique déguisée : « Ne vise
pas trop haut, ma fille », « c’est toi
qui as choisi la section mathématique ou on t’a obligée ? », ou encore «
Je ne comprends pas comment tu as pu être
première, je ne vois rien d’exceptionnel ». Ainsi, l’institution
supposée cultiver l’excellence se transforme en espace de sarcasme et de
moquerie, parfois exercés — ironie cruelle — au nom de l’éducation et de
l’orientation[6]
2.
Dans le même esprit, un article de soutien Toumadher Allouch
intitulé « L’école de la cruauté : l’élève est brisé par ses profs,
achevé par l’État » a été publié le 24 juin 2025 sur le même site, « Business
News ». Il s’agit d’un véritable plaidoyer contre la dureté du système
éducatif. L’article soutient que l’école n’est plus un lieu de construction de
l’être humain, mais un instrument d’humiliation psychologique, alimentée d’un
côté par certains enseignants, et de l’autre par les politiques de l’État. Ce
constat creuse le fossé entre l’apprenant et son institution, transformant la
scolarité en un fardeau quotidien.
3.
Quant à l’élève Sana Slaimi, elle a publié un
témoignage sur le site de Legal Agendale 9 janvier 2019, alors qu’elle était
en classe de troisième année secondaire au lycée pilote de Hammam-Lif. Elle y
posait cette question : « Comment espérer former une élite modèle sans
créer un environnement modèle pour l’accueillir ? » Elle appelait à ce
que l’enseignement pilote soit aussi une éducation à la culture et à
l’appartenance, et pas uniquement un moyen d’accumuler des connaissances. Elle
plaidait pour l’intégration du théâtre, de la musique et d’activités qui
renforcent la santé mentale des élèves et leur engagement au sein et au-delà de
l’école.[7]
4.
Feriel Terras, étudiante et diplômée du lycée pilote de
l’Ariana, présente une étude critique intitulée « La face cachée des
lycées pilotes », publiée sur le site Nawaat le 30 août 2021. L’étude
s’appuie sur les témoignages de 800 élèves issus de plusieurs générations et
s’intéresse à leurs origines sociales ainsi qu’à leur perception de cette
expérience. Les résultats révèlent que la majorité des élèves de ces
établissements proviennent de familles aisées, ce qui montre que l’excellence
scolaire est liée à la situation économique et aux cours particuliers, bien
plus qu’auseul mérite individuel. À partir de ce constat social,
l’étude approfondit la dimension subjective et vécue de l’expérience
scolaire, dévoilant une réalité pesante et un climat psychologique délétère.
Elle dresse un tableau à la fois sincère et dur : de nombreux élèves interrogés
ont exprimé leur mal-être sur plusieurs plans. Ils ont évoqué un climat
relationnel peu propice à l’épanouissement d’une personnalité équilibrée — que
ce soit dans leurs rapports entre eux, avec les élèves des lycées «ordinaires
», avec leurs enseignants ou avec l’ensemble de la société. Ils parlent de «
stress permanent », de « travail sous pression », de « compétition maladive », de
« vide affectif », de « frustration », et d’un traitement de l’élève comme un
«robot». Leurs mots traduisent un profond sentiment d’étouffement au
sein de ce qu’un élève a qualifié de « fabrique de l’élite qui nuit
autant à ceux qui y entrent qu’à ceux qui en sont exclus ».
L’étude
— d’environ 8000 mots — se distingue par la richesse et la diversité de ses
témoignages, ce qui lui confère une véritable dimension humaine. Elle constitue
une contribution essentielle pour dévoiler ce qui est gardé sous silence au sein de ce qu’on appelle la «filière
de l’excellence » en Tunisie.
Peut-être que la meilleure façon de clore cette présentation
est de citer un extrait de la conclusion de l’étude, tant il exprime avec force et
lucidité la position de l’autrice, suivies de quelques-uns de ses propres témoignages,
empreintes d’une sincérité qui traduit l’essence même de sa démarche critique dans
son étude : « Le but de cette recherche est essentiellement de mettre en valeur les
implications ainsi que l’impact social de ces lycées, qui s’avère plus nocif
que bénéfique. S’il s’agit d’une simple réforme ou d’un chamboulement radical
du système, une chose est sûre: un changement s’impose.
«En rédigeant ce
texte, je me suis souvent demandée si je n’étais pas une traîtresse, pour exposer
ainsi les lacunes d’un système auquel j’appartenais. Je me suis vite rendue
compte que le concept de cuisine interne et le fait tyrannique d’ignorer tout
ce qui ne va pas par allégeance à un système néfaste était justement ce qui
laissait les choses dégénérer. Réduire les élèves au silence par peur de nuire
à la réputation d’un lycée ne fait que les enfoncer et exacerber les problèmes
déjà présents. La critique est avant tout constructrice »[8]
Les
prémices d’une nouvelle élite : une critique venue de l’intérieur
Les trois premiers témoignages, ainsi que le contenu de
l’étude de Feriel Terras riches en récits vécus et variés, révèlent les signes
d’une évolution notable dans le discours de certains acteurs autrefois liés aux
lycées pilotes ou aux parcours des élites scolaires en Tunisie. Cette évolution
peut être observée à travers trois traits saillants :
1.
La capacité à prendre du recul
critique vis-à-vis de l’appartenance passée
La relation au lycée pilote n’est plus présentée comme une
source de fierté inconditionnelle, mais fait désormais l’objet d’un
questionnement émanant de l’intérieur même de l’expérience. Cette aptitude à penser
en dehors de l’appartenance — malgré sa charge affective et les liens
établis — témoigne d’une forme de maturité émotionnelle et d’émancipation
intellectuelle. Les témoignages ne se contentent plus de décrire
l’excellence, mais interrogent son coût symbolique, psychologique et social,
tant pour l’individu que pour les autres composantes du système.
2.
Le rejet d’un discours de supériorité
fermé et la dénonciation d’une discrimination légitimée.
La plupart de ces témoignages converge vers un rejet clair du
langage de la supériorité artificielle qui accompagne l’expérience de
l’enseignement pilote. Ils adoptent une posture critique à l’égard du discours
de l’élite imbue d’un complexe de supériorité", qui renforce la
hiérarchisation des apprenants et justifie la discrimination sur la base d’une
réussite scolaire déconnectée de son contexte social et psychologique. Ce rejet
ne provient pas d’un regard extérieur, mais bien des acteurs eux-mêmes de cette
expérience, ce qui lui confère une légitimité plus forte et une profondeur
argumentative accrue.
3.
L’adoption d’une conscience éducative
alternative fondée sur la justice et l’écoute
Ces prises de position se rejoignent également autour d’une
vision éducative plus juste et plus inclusive, appelant à une révision en
profondeur de la structure du système éducatif. Il ne s’agit pas de réformes
techniques et verticales, mais d’une transformation issue des relations vécues
dans l’espace scolaire, de l’écoute des expériences, des souffrances et des
voix marginalisées des élèves. C’est un appel à reconfigurer le rapport
entre l’élève et l’enseignant, entre l’école et son environnement social, afin
de redonner au système éducatif sa fonction humaine et formatrice, au-delà du
simple rendement académique.
Ces caractéristiques permettent de parler de signes
avant-coureurs d’une nouvelle élite en gestation dans le champ éducatif : une
élite qui ne cherche pas à reproduire son privilège symbolique, mais à le
déconstruire ; privilège qui ne tire pas sa légitimité d’un discours de
domination, mais de sa capacité à faire preuve d’humilité intellectuelle,
à écouter la réalité et à s’engager dans une autocritique. Cette élite
n’est peut-être pas encore structurée ni porteuse d’un programme clair, mais
elle incarne en substance un changement qualitatif dans la nature du
débat éducatif, et s’oriente vers la formulation d’une vision
réformatrice plus enracinée, plus équitable, capable de dépasser le clivage
traditionnel entre "réussite" et "échec", entre
« écoles pour l’élite » et « écoles pour les autres ».
Dans ce contexte, on peut dire que ce discours émergent —
perceptible à travers ces témoignages — ne rejette pas l’élitisme en soi,
mais en refuse le monopole, l’arrogance et la coupure d’avec le vécu social.
Il propose à la place un nouvel élitisme réconcilié avec son environnement,
capable de se remettre en question et de redéfinir la notion de réussite dans
une perspective de justice éducative et de solidarité sociale.
« Réflexions d’un élève insoumis » : lecture critique et
vision stratégique de l’avenir
Dans son livre « Réflexions d’un élève insoumis[9] »,
Mehdi Chérif[10]
propose une lecture critique du système éducatif tunisien, où il met en lumière
le gap entre l’image idéalisée de l’enseignement pilote et saréalité.
Malgré les discours vantant son excellence et ses performances la réalité, selon Chérif, est
marquée par des classes surchargées, la rigidité des méthodes pédagogiques
et une dépendance excessive aux examens, ce qui fait de ces lycées une
simple version améliorée en apparence de
l’enseignement public, sans différence fondamentale ni sur le fond ni sur les outputs.
Chérif va plus loin dans sa critique en affirmant que ce
système élitiste n’exclut pas seulement une large frange d’élèves, mais prive
aussi les établissements « ordinaires » d’élèves capables de dynamiser leurs
camarades, il écrit à ce propos : « Les établissements ordinaires sont privés
des élèves qui pourraient jouer le rôle de locomotives qui tirent les classes vers le haut ».
Il décrit les arguments avancés pour défendre la discrimination élitiste — tels
que l’idée que ce système «protège » les élèves brillants du « désordre causé
par les élèves perturbateurs qui ne travaillent pas et ralentissent leurs
camarades » — comme étant, dans le fond, « un aveu d’échec du système tout
entier », d’autant plus que les élèves des établissements pilotes ne
représentent que 2,3 % de l’ensemble des élèves ».
Vers le dépassement d’un conflit
stérile : des propositions concrètes
À partir de cette lecture critique proposée par Mehdi Chérif, et à la lumière
des témoignages recueillis sur le terrain et des observations d’acteurs
impliqués, se dessine la nécessité d’une refonte profonde de l’enseignement pilote.
Il ne s’agit plus seulement d’un ajustement interne, mais d’une reconfiguration
complète de la fonction éducative et culturelle de ces établissements. Dans
cette optique, les étapes suivantes peuvent être envisagées :
- Réaménager les espaces scolaires de
manière à garantir un environnement confortable, sécurisé et propice à
l’apprentissage, tenant compte des dimensions psychologiques et
émotionnelles des élèves.
- Dynamiser la vie culturelle dans les lycées, en instaurant des activités régulières de théâtre, musique et arts,
afin de renforcer le sentiment d’appartenance, alléger la pression
psychologique et redonner à l’école sa dimension humaine.
- Renouveler les approches pédagogiques, en rompant avec les méthodes fondées sur le cours magistral et la
répétition, et en adoptant une pédagogie moderne qui favorise la pensée
critique, la liberté intellectuelle et l’apprentissage actif. Les
compétences de vie doivent y être intégrées comme un pilier fondamental,
notamment :
- le développement de
l’empathie
- le respect de la diversité
des profils des élèves.
- la reconnaissance de la
pluralité des intelligences et des styles d’apprentissage
- Connecter l’enseignement pilote aux enjeux du futur, en ouvrant des parcours vers des domaines de pointe comme
l’intelligence artificielle, la robotique ou la biotechnologie, afin de
transformer ces lycées en laboratoires d’innovation et de leadership,
plutôt qu’en simples lieux de classement et de catégorisation.
Le changement commence par
l’enseignant : la pierre angulaire de l’enseignement
Dans toute discussionautour de la réforme du système éducatif, l’enseignant
demeure l’acteur central et la clé de tout changement réel et durable. Sans
une formation adéquate, un recrutement intègre et un accompagnement continu, il
est impossible de bâtir un système d’enseignement capable de former une génération créative,
apte à relever les défis à venir.
L’enseignant reste le pilier de
toute réforme éducative. Il est illusoire de penser qu’on puisse former une
élite nouvelle ou une jeunesse créative avec des enseignants non qualifiés sur
le plan scientifique et pédagogique, ou recrutés dans le cadre de politiques
visant davantage à résorber le chômage qu’à garantir la qualité de l’enseignement.
Ce constat ne s’applique pas à
tous les enseignants : les bons enseignants existent, et c’est grâce à leur
engagement que l’école est encore debout. Mais leur nombre reste
insuffisant face aux exigences du moment. Il est donc impératif de soutenir
cette catégorie et de renforcer son influence, à travers :
- une reconnaissance symbolique et institutionnelle,
- la valorisation de leurs expériences,
- et l’encouragement à écrire, à s’exprimer, à partager leur vision et
leur vécu dans les classes et dans les écoles.
Ce partage d’expériences peut
devenir une source d’inspiration collective, contribuant à forger une nouvelle
vision éducative plus juste, plus humaine et plus profonde.
Ce besoin est d’autant plus pressant dans les lycées pilotes, où les tensions psychologiques,
la compétition excessive et les défaillances en matière de communication
humaine sont particulièrement marquée
De nombreux témoignages d’élèves
révèlent la persistance de comportements abusifs de la part de certains
enseignants, allant de la moquerie à la pression pour suivre des cours
particuliers, ce qui impose une révision en profondeur des modes de recrutement
et de formation des enseignants dans ces établissements.
Pour dépasser ces
dysfonctionnements, trois priorités s’imposent :
1.
Un recrutement
rigoureux et impartial des enseignants, fondé sur des concours transparents
axés sur la compétence scientifique et pédagogique, à l’abri des influences
clientélistes, de l’inspection, de l’administration
ou du syndicat
2.
Une formation
continue et spécifique, alliant savoirs
académiques, compétences psychologiques et aptitudes communicationnelles, pour
permettre à l’enseignant de mieux comprendre les spécificités des élèves et
d’interagir avec eux efficacement.
3.
Une évaluation
professionnelle valorisante, qui récompense la qualité du travail par des
primes ou des avantages, pour encourager l’innovation, la créativité et lutter
contre la bureaucratisation.
Le vrai changement éducatif ne
commence ni par les programmes ni par les examens, mais de la salle de classe, del’enseignant qui est doté de conscience pédagogique, de
compétences professionnelles et d’une capacité d’écoute et d’orientation.
Conclusion : de l’élite fermée à
l’excellence humaine… du silence à l’expression engagée.
Il ne s’agit pas d’abolir l’enseignement piloteou de le sanctuariser hors de toute critique,
mais de le repenser comme un parcours humain et cognitif, loin de la
logique de sélection, de pression et de compétition effrénée.
Ainsi au lieu d’être un levier pour l’école publique, il s’est peu à peu mué en
l’un des principaux fournisseurs du marché des cours particuliers, et un
outil de reproduction des logiques marchandes dans l’école, où l’excellence est
mesurée en chiffres et en vitesse plutôt qu’en profondeur et en imagination.
Dans ce contexte, le rapport
de l’UNESCO sur l’avenir de l’éducation (2021) revêt une importance
particulière, par son appel à combattre
à la marchandisation de l’enseignement par sa réhumanisation, et à replacer
l’élève au centre des politiques éducatives, non à la périphérie de ces
politiques
Le changement véritable ne vient
pas uniquement des décisions prises d’en haut, mais de la force d’exprimer
son vécu. Les témoignages des élèves, et de tous ceux qui ont vécu une
expériencedans le système éducatif — y compris les parents — ne sont pas de
simples moments d’exutoire ou de catharsis émotionnelle, mais l’expression
d’une prise de conscience croissante et d’une pression éthique et
intellectuelle, qui peuvent devenir le moteur d’une véritable transformation
éducative, à condition qu’on sache les écouter.
Quand la
voix individuelle devient témoignage, que le témoignage devient
conscience, et que la conscience devient mouvement, alors les
"élèves brillants" cessent d’être de simples premiers de la classe :
ils deviennent des penseurs pionniers et des porteurs d’espoir de
changement.
Nous appelons tous ceux et celles
qui ont vécu l’expérience de l’enseignement pilote — élèves, enseignants,
parents, et autres — à mobiliser les outils du numérique pour diffuser leurs
vécus et enrichir le débat éducatif avec des visions sincères.
Quand ces écrits sont exploités avec conscience et audace, à ce moment ils
dépasseront l’expression individuelle pour devenir un outil collectif,
capable de briser le cercle du débat stérile et d’ouvrir denouveaux horizons
pour une réflexion sociétale fondée sur
l’expérience vivante et la connaissance partagée, plutôt que sur le
recyclage de slogans creux et d’images figées dans une répétition lassante.
Mustapha Chikh Zaouali, conseiller
général expert de la vie scolaire.
Traduction Mongi Akrout,
inspecteur général de l’éducation retraité
Pour accéder à la version arabe, cliquez ici.
[1] On compte un lycée pilote qui abrite des élèves du collège pilote et un établissement non pilote et un établissement non pilote qui accueille des élèves du collège pilote ( Lycée de Béja nord).
[2] - Collège pilote Haoumet Souk- C.pilote Tataouine – c.pilote Ibn Abi Dhiaf Zaghouan
[3] Un exemple d’articles
cités : Collèges et lycées : Une proposition vraiment saugrenue
de lAssociation tunisienne pour l’éducation de qualité 17juillet 2018
https://www.webmanagercenter.com
[4] Ce groupe
s’est constitué au mois de juillet 2018 et elle a groupé différents groupes et
avis de parents d’élèves sous
l’appellation « parents et éducateurs unis » ce mouvement compte 10
mille membres. Visité le 30 juin 2025.
[5]Cros,F.(2008) : le pari du projet décole en
Tunisie . UNICEF p.12-13
[6] Vous avez
écrasé mes rêves » : le récit accablant d’une élève brisée par le lycée pilote
de Sfax . https://www.businessnews.com.tn/23/06/2025
[7]https://legal-agenda.com/author/author223/
[8]https://nawaat.org/2021/08/30/la-face-cachee-des-lycees-pilotes-en-tunisie/
[9]Cherif
Mehdi(2017). Réflexions d'un élève insoumis: Ma contribution à la réforme de
l’éducation
[10] Cherif Mehdi
هدي
الشريف لم يكن تلميذًا في معهد نموذجي ، بل درس في مدرسة خاصة هي "International School of
Carthage"، حيث كان
من الأوائل على دفعته عام 2016. اختار أخذ سنة بيضاء بعد البكالوريا ليتفرغ لدراسة
المنظومة التربوية التونسية، ما قاده إلى تأليف كتابه "تأملات تلميذ
متمرد" سنة 2017.

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