dimanche 28 juin 2026

Le débat sur l’enseignement pilote en Tunisie : entre le discours élitiste et les témoignages des parents et des élèves

 

 

Mustapha Chikh Zaouali

Le blog pédagogique présente cette semaine une analyse critique (sévère) de l’enseignement pilote de la plume de notre fidèle ami le Docteur Mustapha Chikh Zaouali, cette analyse  a été déjà publiée dans le journal Al Maghreb au mois de juillet 2025, vu la pertinence de l’analyse faite par l’auteur, nous avons voulu la partager avec nos lectrices et nos lecteurs.

Pour rappel, l’enseignement pilote fut mis en place au  milieu des années 1980, avec l’ouverture de deux lycées pilotes à Tunis et à l’Ariana, ces deux établissements accueillaient les élèves dès la 1ère année secondaire (l’actuelle 7ème année), la sélection se faisait au moyen du concours d’entrée à l’enseignement secondaire. En  2023/2024  le pays compte 24 collèges pilotes[1] avec 13.426 élèves  soit 2.44%  de l’ensemble des élèves du second cycle de l’enseignement de base et  26 lycées pilotes[2] avec 15.924 élèves soit 3.1% du total des élèves de l’enseignement secondaire.

 M.Chikh Zaouali propose une lecture critique du modèle actuel de l’enseignement pilote à travers le prisme des débats qu’il suscite , entre  ses défenseurs avec un discours élitiste fermé qui défend son caractère sacré et des voix protestataires  qui appellent à repenser l’enseignement pilote  au-delà de l’exclusion. L’auteur  donne la parole à des  élèves  qui ont suivi leurs études dans des lycées pilotes pour révéler, travers des témoignages poignants, une autre face de l’excellence : pression, isolement, course effrénée à la note…

L’auteur termine son analyse par les deux questions clés suivantes : Est-ce que l’enseignement pilote a réellement atteint ses objectifs déclarés de promotion de l’excellence  ? et, quelles en sont les retombées pédagogiques et sociales ? Et, il avance  des propositions concrètes pour repenser l’excellence éducative dans une perspective plus juste, plus humaine et inclusive, centrée sur la justice éducative, le bien-être, et le rôle clé de l’enseignant.

 

Les lycées pilotes ont été créés en Tunisie au milieu des années 1980, dans le cadre d’une politique éducative visant à valoriser l’excellence et à former une élite académique censée piloter le développement national et accompagner les mutations rapides dans les domaines des sciences et des technologies. Il s’agissait également de renforcer le rôle de l’école publique à l’ère de la compétition au niveau des savoirs..

Mais plus de quatre décennies après leur création, cette expérience ne fait plus l’unanimité. Elle est devenue au contraire l’objet d’une controverse récurrente, qui resurgit à chaque annonce des résultats des examens nationaux. Une controverse révélatrice d’un clivage profond qui dépasse l’évaluation pédagogique pour toucher à des questions plus fondamentales : Qui définit l’excellence ? Au profit de qui l’élite est-elle reproduite ? Et la sélection précoce dans l’école publique est-elle encore un projet juste ?

Au cœur de cette controverse, deux visions s’opposent :

  • D’une part, un discours élitiste fermé, défendant farouchement la « sacralité » de l’enseignement pilote ;
  • D’autre part, des voix protestataires montantes, deparents et d’élèves qui rompent le silence pour revendiquer l’égalité des chances et réaffirmer la dimension humaine de la réussite et de l’excellence.

Cet article vise à déconstruire le discours élitiste autour de l’enseignement pilote, à mettre en lumière les protestations des familles et des élèves, à montrerleur critique souvent absente de l’espace public et des cercles de décision. Il présente aussi des témoignages vécus qui redonnent à l’excellence sa dimension humaine et propose, en conclusion, une vision alternative pour dépasser ce débat stérile, en insistant sur le rôle central de l’enseignant comme pierre angulaire de tout renouveau éducatif véritable.

L’enseignement pilote : entre le discours élitiste fermé et les contestations qui brisent le silence

Chaque année, notamment lors de la publication des résultats du baccalauréat, des vagues de défense acharnée de l’expérience de l’enseignement pilote se répètent, avec des voix qui la considèrent comme un « acquis national » et une « ligne rouge » à ne pas franchir. Toute critique visant ce modèle est perçue comme une «menace pour l’élite » et une « consécration de la médiocrité », certains allant même jusqu’à accuser ses détracteurs de « conspirer contre l’école publique ». À chaque fois, les mêmes positions refont surface, en particulier sur les réseaux sociaux, où les partisans de l’enseignement pilote répliquent aux critiques avec une violence symbolique marquée par un ton hautain, remplie d’accusations voilées d’ignorance ou d’hostilité envers l’élite, comme si le simple fait de  questionner cette expérience constituait un « crime » ou un amalgame, ce que l’un d’eux a qualifié en citant ce proverbe populaire tunisien de « confusion entre l’ivraie et le bon grain ».

Cette polémique a atteint son paroxysme lors de la session 2018 des concours de la sixième (concours d’accès aux collèges pilotes) et de la neuvième (du diplôme de fin d’étude de l’enseignement  général de base), après la décision controversée prise par le ministre de l’Éducation de l’époque, qui consistait à ne pas descendre en dessous de la barre de 15 sur 20 pour accéder aux collèges et aux lycées pilotes, alors même que le nombre d’admis ( en respectant la barre)  n’a pas dépassé la moitié de la capacité d’accueil de ces établissements. En effet, seuls 1662 élèves ont été orientés vers les collèges pilotes, sur un total de 3725 places, soit un taux de couverture de 41,61 %, le plus bas jamais enregistré depuis la création de ce concours. Les opinions étaient partagées sur cette décision : certains la jugeaient nécessaire pour rétablir le niveau d’excellence, d’autres la considéraient comme une mesure discriminatoire et injuste.

Au cœur de ce débat, durant tout le mois de juillet 2018, de nombreux articles et commentaires ont été publiés, pour la plupart en langue française, dans certains journaux et sites web, soutenant fermement la décision du ministre de l’Éducation et alertant contre ce qu’ils estimaient être un « laxisme menaçant la qualité de l’enseignement pilote’ ». Ces textes portaient des titres au ton offensif et hautain, tels que « qui cherche à consacrer la médiocrité? » ou « Ne touchez pas à nos lycées pilotes », et refusaient toute révision ou une mesure exceptionnelle concernant les conditions d’accès à ces établissements, à l’instar des propositions émises par certaines associations éducatives[3].

Face à ce discours qui défend la décision du ministère, de fortes positions ont émergé de la part de plusieurs parents lésés par cette décision, qui ont exprimé un profond sentiment d’injustice et d’exclusion, rejetant ce qu’ils considéraient comme une décision injuste  qui  porte atteinte au principe d’égalité des chances. Ce refus s’est concrétisé par la formation d’un groupe appelé « Parents en colère », devenu un espace de contestation à la fois numérique et sur le terrain, accompagné de vastes campagnes de mobilisation sur les réseaux sociaux et de témoignages poignants de parents et de leurs enfants privés d’accéder aux collèges et lycées pilotes malgré leurs résultats honorables[4].

Les membres de ce groupe, dans leurs déclarations et interventions médiatiques tout au long de l’été 2018, ont rejeté ce qu’ils ont qualifié de logique élitiste fermée, qui lie l’excellence à des critères de sélection trop sévères. Ils ont également dénoncé la violence symbolique qui a accueilli leurs revendications, estimant que défendre l’enseignement pilote ne devait pas se faire au détriment des droits de leurs enfants, ni se transformer en prétexte pour exclure une large frange d’élèves méritants.

Cette présence sur les réseaux sociaux  s’est poursuivie les années suivantes et a connu un regain d’interactions à chaque publication des résultats des examens nationaux, notamment en juillet 2021 à l’occasion des résultats du concours de la neuvième année, lorsque le groupe « Parents en colère » a de nouveau documenté ce qu’il a qualifié d’« injustice » et a exprimé sa fierté du succès de leurs enfants malgré l’exclusion. Des expressions comme « Enfin nous avons triomphé », « Nos enfants ont prouvé leur mérite », « Ma fille, qualifiée de médiocre, a obtenu 18,59 », « Nous, les victimes de 2018, avons gagné notre pari » ont reflété un mélange de fierté et d’amertume, entre une blessure non cicatrisée et une détermination à recouvrer la dignité et la reconnaissance.

Le 21 juin 2025, avec la publication des résultats du baccalauréat de la promotion 2018, parents et élèves ont ravivé la mémoire collective de ce qu’ils ont décrit comme une « épopée éducative », la qualifiant de « consécration d’un parcours de lutte contre l’injustice ». L’un des parents engagés a posté un commentaire disant :« Aujourd’hui le rideau est tombé sur une grande épopée, l’épopée des héros, l’épopée des brillants, l’épopée des excellents, l’épopée de ceux de l’enseignement pilote  qui ont subi une injustice… Les héros de lasixième  2018 ont su s’imposer et ont décroché leur place dans les lycées pilotes lors du concours de 2021, et aujourd’hui ils se sont distingués au baccalauréat. Quant aux héros de la neuvième 2018, ils ont aussi excellé au baccalauréat 2022 et sont aujourd’hui brillants dans leurs études universitaires… Certes, nos enfants n’ont pas poursuivi leur scolarité dans les établissements pilotes  après l’été 2018, mais ils ont appris la plus grande leçon de cette vie : s’accrocher à son droit et combattre l’injustice et le mensonge. Même si nous n’avons pas réussi, nous nous contentons de l’honneur d’avoir essayé, de ne pas avoir baissé les bras et d’avoir reçu au moins la récompense de l’effort… Croyez-moi, chaque fois que je passe par la Kasbah, j’entends l’écho des voix des parents et de nos enfants… »

Les publications et les commentaires se sont succédé, exprimant la fierté des parents pour la réussite de leurs enfants malgré l’exclusion, soulignant leur résilience et leur succès sans privilèges, tout en transmettant leurs félicitations et en affichant des moyennes remarquables.

Lecture des fondements du discours élitiste et les dynamiques de son influence

Bien que peu nombreux, les défenseurs du modèle élitiste constituent une élite dotée d’un poids culturel et politique important, dont les voix jouissent d’une large visibilité médiatique et d’une influence réelle sur les décideurs. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs :

1.   Le recours à la langue française, qui conserve une forte charge symbolique dans l’imaginaire élitiste et administratif tunisien.

2.   Une grande aisance d’expression, qui rend leur discours fluide, cohérent et séduisant, en harmonie avec les goûts officiels dominants dans l’espace public.

3.   L’intersection de leurs intérêts avec les cercles de décision éducative, et leur imprégnation partielle du modèle centralisé français de conception de l’élite.

L’ensemble de ces éléments renforce ce que l’on pourrait qualifier de « culture de supériorité éducative », c’est-à-dire  une vision selon laquelle l’enseignement est géré d’en haut, en fonction d’une vision élitiste de ce que la société devrait être, plutôt que sur la base de ses besoins et de ses évolutions réelles.

Un rapport de la Banque mondiale  qui remonte à 2001 avait déjà alerté sur cette problématique, considérant que « ladomination de la culture de l’élite  sur la gestion de l’éducation chez les administrateurs,les enseignants et les parents» figurait parmi les principales causes de l’échec des réformes du système éducatif. Cette observation trouve un écho dans l’ouvrage de l’experte européenne en innovation éducative Françoise Cros, qui a analysé certains aspects de la réforme de 2002 en Tunisie[5].

En conclusion de notre analyse des traits du discours élitiste, une interrogation s’impose : N’est-il pas paradoxal que l’élite, qui brandit les slogans de « qualité » et d’« excellence », se transforme en gardienne de l’ordre établi, consacrant l’existant au lieu de promouvoir le changement ? Le rôle naturel de toute élite – en particulier dans un domaine vital comme l’éducation – ne devrait-il pas être de contribuer au renouvellement des visions, plutôt que de reproduire des modèles anciens de supériorité ?

 

Quand les élèves redonnent sens à l’excellence : des témoignages vivants qui réhabilitent la dimension humaine

Pendant des décennies, le discours élitiste rigide a dominé la scène éducative en Tunisie. Mais ces dernières années, des voix sincères ont commencé à émerger, issues du cœur même de l’expérience. Ce sont celles d’élèves ayant passé plusieurs années dans les lycées pilotes, où ils ont vécu de près de nombreuses pressions. Ils ont parlé franchement de leur vécu, avec ses défis et ses luttes. Voici quelques exemples qui reflètent ces expériences vécues :

1.   Dans un article publié le 23 juin dernier sous le titre « Vous avez écrasé mes rêves…», l’élève Toumadher, Allouch, du lycée pilote de Sfax, a livré un témoignage bouleversant sur son expérience douloureuse au sein d’un établissement censé honorer l’élite. Malgré une brillante réussite - elle s’est classée première au niveau national au concours de la sixième, puis première au niveau régional au concours de la neuvième - elle n’a pas échappé, une fois au lycée pilote, à des remarques blessantes illustrant une violence symbolique déguisée : « Ne vise pas trop haut, ma fille », «  c’est toi qui as choisi la section mathématique ou on t’a obligée ? », ou encore « Je ne comprends pas comment tu as pu être  première, je ne vois rien d’exceptionnel ». Ainsi, l’institution supposée cultiver l’excellence se transforme en espace de sarcasme et de moquerie, parfois exercés — ironie cruelle — au nom de l’éducation et de l’orientation[6]

2.   Dans le même esprit, un article de soutien Toumadher Allouch intitulé « L’école de la cruauté : l’élève est brisé par ses profs, achevé par l’État » a été publié le 24 juin 2025 sur le même site, « Business News ». Il s’agit d’un véritable plaidoyer contre la dureté du système éducatif. L’article soutient que l’école n’est plus un lieu de construction de l’être humain, mais un instrument d’humiliation psychologique, alimentée d’un côté par certains enseignants, et de l’autre par les politiques de l’État. Ce constat creuse le fossé entre l’apprenant et son institution, transformant la scolarité en un fardeau quotidien.

3.   Quant à l’élève Sana Slaimi, elle a publié un témoignage sur le site de Legal Agendale 9 janvier 2019, alors qu’elle était en classe de troisième année secondaire au lycée pilote de Hammam-Lif. Elle y posait cette question : « Comment espérer former une élite modèle sans créer un environnement modèle pour l’accueillir ? » Elle appelait à ce que l’enseignement pilote soit aussi une éducation à la culture et à l’appartenance, et pas uniquement un moyen d’accumuler des connaissances. Elle plaidait pour l’intégration du théâtre, de la musique et d’activités qui renforcent la santé mentale des élèves et leur engagement au sein et au-delà de l’école.[7]

4.   Feriel Terras, étudiante et diplômée du lycée pilote de l’Ariana, présente une étude critique intitulée « La face cachée des lycées pilotes », publiée sur le site Nawaat le 30 août 2021. L’étude s’appuie sur les témoignages de 800 élèves issus de plusieurs générations et s’intéresse à leurs origines sociales ainsi qu’à leur perception de cette expérience. Les résultats révèlent que la majorité des élèves de ces établissements proviennent de familles aisées, ce qui montre que l’excellence scolaire est liée à la situation économique et aux cours particuliers, bien plus qu’auseul mérite individuel. À partir de ce constat social, l’étude approfondit la dimension subjective et vécue de l’expérience scolaire, dévoilant une réalité pesante et un climat psychologique délétère. Elle dresse un tableau à la fois sincère et dur : de nombreux élèves interrogés ont exprimé leur mal-être sur plusieurs plans. Ils ont évoqué un climat relationnel peu propice à l’épanouissement d’une personnalité équilibrée — que ce soit dans leurs rapports entre eux, avec les élèves des lycées «ordinaires », avec leurs enseignants ou avec l’ensemble de la société. Ils parlent de « stress permanent », de « travail sous pression », de « compétition maladive », de « vide affectif », de « frustration », et d’un traitement de l’élève comme un «robot». Leurs mots traduisent un profond sentiment d’étouffement au sein de ce qu’un élève a qualifié de « fabrique de l’élite qui nuit autant à ceux qui y entrent qu’à ceux qui en sont exclus ».

L’étude — d’environ 8000 mots — se distingue par la richesse et la diversité de ses témoignages, ce qui lui confère une véritable dimension humaine. Elle constitue une contribution essentielle pour dévoiler ce qui est gardé sous silence  au sein de ce qu’on appelle la «filière de l’excellence » en Tunisie.

Peut-être que la meilleure façon de clore cette présentation est de citer un extrait de la conclusion  de l’étude, tant il exprime avec force et lucidité la position de l’autrice, suivies de quelques-uns de ses propres témoignages, empreintes d’une sincérité qui traduit l’essence même de sa démarche critique dans son étude : « Le but de cette recherche est essentiellement de mettre en valeur les implications ainsi que l’impact social de ces lycées, qui s’avère plus nocif que bénéfique. S’il s’agit d’une simple réforme ou d’un chamboulement radical du système, une chose est sûre: un changement s’impose.

 

 «En rédigeant ce texte, je me suis souvent demandée si je n’étais pas une traîtresse, pour exposer ainsi les lacunes d’un système auquel j’appartenais. Je me suis vite rendue compte que le concept de cuisine interne et le fait tyrannique d’ignorer tout ce qui ne va pas par allégeance à un système néfaste était justement ce qui laissait les choses dégénérer. Réduire les élèves au silence par peur de nuire à la réputation d’un lycée ne fait que les enfoncer et exacerber les problèmes déjà présents. La critique est avant tout constructrice »[8]

Les prémices d’une nouvelle élite : une critique venue de l’intérieur

Les trois premiers témoignages, ainsi que le contenu de l’étude de Feriel Terras riches en récits vécus et variés, révèlent les signes d’une évolution notable dans le discours de certains acteurs autrefois liés aux lycées pilotes ou aux parcours des élites scolaires en Tunisie. Cette évolution peut être observée à travers trois traits saillants :

1.   La capacité à prendre du recul critique vis-à-vis de l’appartenance passée

La relation au lycée pilote n’est plus présentée comme une source de fierté inconditionnelle, mais fait désormais l’objet d’un questionnement émanant de l’intérieur même de l’expérience. Cette aptitude à penser en dehors de l’appartenance — malgré sa charge affective et les liens établis — témoigne d’une forme de maturité émotionnelle et d’émancipation intellectuelle. Les témoignages ne se contentent plus de décrire l’excellence, mais interrogent son coût symbolique, psychologique et social, tant pour l’individu que pour les autres composantes du système.

2.   Le rejet d’un discours de supériorité fermé et la dénonciation d’une discrimination légitimée.

La plupart de ces témoignages converge vers un rejet clair du langage de la supériorité artificielle qui accompagne l’expérience de l’enseignement pilote. Ils adoptent une posture critique à l’égard du discours de l’élite imbue d’un complexe de supériorité", qui renforce la hiérarchisation des apprenants et justifie la discrimination sur la base d’une réussite scolaire déconnectée de son contexte social et psychologique. Ce rejet ne provient pas d’un regard extérieur, mais bien des acteurs eux-mêmes de cette expérience, ce qui lui confère une légitimité plus forte et une profondeur argumentative accrue.

3.   L’adoption d’une conscience éducative alternative fondée sur la justice et l’écoute

Ces prises de position se rejoignent également autour d’une vision éducative plus juste et plus inclusive, appelant à une révision en profondeur de la structure du système éducatif. Il ne s’agit pas de réformes techniques et verticales, mais d’une transformation issue des relations vécues dans l’espace scolaire, de l’écoute des expériences, des souffrances et des voix marginalisées des élèves. C’est un appel à reconfigurer le rapport entre l’élève et l’enseignant, entre l’école et son environnement social, afin de redonner au système éducatif sa fonction humaine et formatrice, au-delà du simple rendement académique.

Ces caractéristiques permettent de parler de signes avant-coureurs d’une nouvelle élite en gestation dans le champ éducatif : une élite qui ne cherche pas à reproduire son privilège symbolique, mais à le déconstruire ; privilège qui ne tire pas sa légitimité d’un discours de domination, mais de sa capacité à faire preuve d’humilité intellectuelle, à écouter la réalité et à s’engager dans une autocritique. Cette élite n’est peut-être pas encore structurée ni porteuse d’un programme clair, mais elle incarne en substance un changement qualitatif dans la nature du débat éducatif, et s’oriente vers la formulation d’une vision réformatrice plus enracinée, plus équitable, capable de dépasser le clivage traditionnel entre "réussite" et "échec", entre « écoles pour l’élite » et « écoles pour les autres ».

Dans ce contexte, on peut dire que ce discours émergent — perceptible à travers ces témoignages — ne rejette pas l’élitisme en soi, mais en refuse le monopole, l’arrogance et la coupure d’avec le vécu social. Il propose à la place un nouvel élitisme réconcilié avec son environnement, capable de se remettre en question et de redéfinir la notion de réussite dans une perspective de justice éducative et de solidarité sociale.

« Réflexions d’un élève insoumis » : lecture critique et vision stratégique de l’avenir

Dans son livre « Réflexions d’un élève insoumis[9] », Mehdi Chérif[10] propose une lecture critique du système éducatif tunisien, où il met en lumière le gap entre l’image idéalisée de l’enseignement pilote et saréalité. Malgré les discours vantant son excellence et ses  performances la réalité, selon Chérif, est marquée par des classes surchargées, la rigidité des méthodes pédagogiques et une dépendance excessive aux examens, ce qui fait de ces lycées une simple version améliorée  en apparence de l’enseignement public, sans différence fondamentale ni sur le fond ni sur les outputs.

Chérif va plus loin dans sa critique en affirmant que ce système élitiste n’exclut pas seulement une large frange d’élèves, mais prive aussi les établissements « ordinaires »  d’élèves capables de dynamiser leurs camarades, il écrit à ce propos : « Les établissements ordinaires sont privés des élèves qui pourraient jouer le rôle de locomotives qui  tirent les classes vers le haut ». Il décrit les arguments avancés pour défendre la discrimination élitiste — tels que l’idée que ce système «protège » les élèves brillants du « désordre causé par les élèves perturbateurs qui ne travaillent pas et ralentissent leurs camarades » — comme étant, dans le fond, « un aveu d’échec du système tout entier », d’autant plus que les élèves des établissements pilotes ne représentent que 2,3 % de l’ensemble des élèves ».

Vers le dépassement d’un conflit stérile : des propositions concrètes
À partir de cette lecture critique proposée par Mehdi Chérif, et à la lumière des témoignages recueillis sur le terrain et des observations d’acteurs impliqués, se dessine la nécessité d’une refonte profonde de l’enseignement pilote. Il ne s’agit plus seulement d’un ajustement interne, mais d’une reconfiguration complète de la fonction éducative et culturelle de ces établissements. Dans cette optique, les étapes suivantes peuvent être envisagées :

  • Réaménager les espaces scolaires de manière à garantir un environnement confortable, sécurisé et propice à l’apprentissage, tenant compte des dimensions psychologiques et émotionnelles des élèves.
  • Dynamiser la vie culturelle dans les lycées, en instaurant des activités régulières de théâtre, musique et arts, afin de renforcer le sentiment d’appartenance, alléger la pression psychologique et redonner à l’école sa dimension humaine.
  • Renouveler les approches pédagogiques, en rompant avec les méthodes fondées sur le cours magistral et la répétition, et en adoptant une pédagogie moderne qui favorise la pensée critique, la liberté intellectuelle et l’apprentissage actif. Les compétences de vie doivent y être intégrées comme un pilier fondamental, notamment :
    • le développement de l’empathie
    • le respect de la diversité des profils des élèves.
    • la reconnaissance de la pluralité des intelligences et des styles d’apprentissage
  • Connecter l’enseignement pilote aux enjeux du futur, en ouvrant des parcours vers des domaines de pointe comme l’intelligence artificielle, la robotique ou la biotechnologie, afin de transformer ces lycées en laboratoires d’innovation et de leadership, plutôt qu’en simples lieux de classement et de catégorisation.

Le changement commence par l’enseignant : la pierre angulaire de l’enseignement


Dans toute discussionautour de la réforme du système éducatif, l’enseignant demeure l’acteur central et la clé de tout changement réel et durable. Sans une formation adéquate, un recrutement intègre et un accompagnement continu, il est impossible de bâtir un système d’enseignement  capable de former une génération créative, apte à relever les défis à venir.

L’enseignant reste le pilier de toute réforme éducative. Il est illusoire de penser qu’on puisse former une élite nouvelle ou une jeunesse créative avec des enseignants non qualifiés sur le plan scientifique et pédagogique, ou recrutés dans le cadre de politiques visant davantage à résorber le chômage qu’à garantir la qualité de l’enseignement.

Ce constat ne s’applique pas à tous les enseignants : les bons enseignants existent, et c’est grâce à leur engagement que l’école est encore debout. Mais leur nombre reste insuffisant face aux exigences du moment. Il est donc impératif de soutenir cette catégorie et de renforcer son influence, à travers :

  • une reconnaissance symbolique et institutionnelle,
  • la valorisation de leurs expériences,
  • et l’encouragement à écrire, à s’exprimer, à partager leur vision et leur vécu dans les classes et dans les écoles.

Ce partage d’expériences peut devenir une source d’inspiration collective, contribuant à forger une nouvelle vision éducative plus juste, plus humaine et plus profonde.
Ce besoin est d’autant plus pressant dans les lycées pilotes, où les tensions psychologiques, la compétition excessive et les défaillances en matière de communication humaine sont particulièrement marquée

De nombreux témoignages d’élèves révèlent la persistance de comportements abusifs de la part de certains enseignants, allant de la moquerie à la pression pour suivre des cours particuliers, ce qui impose une révision en profondeur des modes de recrutement et de formation des enseignants dans ces établissements.

Pour dépasser ces dysfonctionnements, trois priorités s’imposent :

1.   Un recrutement rigoureux et impartial des enseignants, fondé sur des concours transparents axés sur la compétence scientifique et pédagogique, à l’abri des influences clientélistes,  de l’inspection, de l’administration ou  du syndicat

2.   Une formation continue et  spécifique, alliant savoirs académiques, compétences psychologiques et aptitudes communicationnelles, pour permettre à l’enseignant de mieux comprendre les spécificités des élèves et d’interagir avec eux efficacement.

3.   Une évaluation professionnelle valorisante, qui récompense la qualité du travail par des primes ou des avantages, pour encourager l’innovation, la créativité et lutter contre la bureaucratisation.

Le vrai changement éducatif ne commence ni par les programmes ni par les examens, mais de la salle de classe, del’enseignant  qui est doté de conscience pédagogique, de compétences professionnelles et d’une capacité d’écoute et d’orientation.

 

Conclusion : de l’élite fermée à l’excellence humaine… du silence à l’expression engagée.


Il ne s’agit pas d’abolir l’enseignement piloteou  de le sanctuariser hors de toute critique, mais de le repenser comme un parcours humain et cognitif, loin de la logique de sélection, de pression et de compétition effrénée.


Ainsi au lieu d’être un levier pour l’école publique, il s’est peu à peu mué en l’un des principaux fournisseurs du marché des cours particuliers, et un outil de reproduction des logiques marchandes dans l’école, où l’excellence est mesurée en chiffres et en vitesse plutôt qu’en profondeur et en imagination.

Dans ce contexte, le rapport de l’UNESCO sur l’avenir de l’éducation (2021) revêt une importance particulière, par son appel  à combattre à la marchandisation de l’enseignement par sa réhumanisation, et à replacer l’élève au centre des politiques éducatives, non à la périphérie de ces politiques

Le changement véritable ne vient pas uniquement des décisions prises d’en haut, mais de la force d’exprimer son vécu. Les témoignages des élèves, et de tous ceux qui ont vécu une expériencedans le système éducatif — y compris les parents — ne sont pas de simples moments d’exutoire ou de catharsis émotionnelle, mais l’expression d’une prise de conscience croissante et d’une pression éthique et intellectuelle, qui peuvent devenir le moteur d’une véritable transformation éducative, à condition qu’on sache les écouter.

Quand la voix individuelle devient témoignage, que le témoignage devient conscience, et que la conscience devient mouvement, alors les "élèves brillants" cessent d’être de simples premiers de la classe : ils deviennent des penseurs pionniers et des porteurs d’espoir de changement.

Nous appelons tous ceux et celles qui ont vécu l’expérience de l’enseignement pilote — élèves, enseignants, parents, et autres — à mobiliser les outils du numérique pour diffuser leurs vécus et enrichir le débat éducatif avec des visions sincères.

Quand ces écrits sont exploités  avec conscience et audace, à ce moment ils dépasseront l’expression individuelle pour devenir un outil collectif, capable de briser le cercle du débat stérile et d’ouvrir denouveaux horizons  pour une réflexion sociétale fondée sur l’expérience vivante et la connaissance partagée, plutôt que sur le recyclage de slogans creux et d’images figées dans une répétition lassante.

Mustapha Chikh Zaouali, conseiller général expert de la vie scolaire.

Traduction Mongi Akrout, inspecteur général de l’éducation retraité

Pour accéder à la version arabe, cliquez ici.

 

 

 

 



[1]   On compte un lycée pilote qui abrite des élèves du collège pilote et un établissement non pilote et un établissement non pilote qui accueille des élèves du collège pilote ( Lycée de Béja nord).

 

[2] - Collège pilote Haoumet Souk- C.pilote Tataouine – c.pilote Ibn Abi Dhiaf Zaghouan

 

[3] Un exemple d’articles cités : Collèges et lycées : Une proposition vraiment saugrenue de lAssociation tunisienne pour l’éducation de qualité

https://www.webmanagercenter.com

 

     [4] Ce groupe s’est constitué au mois de juillet 2018 et elle a groupé différents groupes et avis de parents d’élèves  sous l’appellation « parents et éducateurs unis » ce mouvement compte 10 mille membres. Visité le 30 juin 2025.

 

[5]Cros,F.(2008) : le pari du projet décole en Tunisie . UNICEF p.12-13

[6] Vous avez écrasé mes rêves » : le récit accablant d’une élève brisée par le lycée pilote de Sfax . https://www.businessnews.com.tn/23/06/2025

[7]https://legal-agenda.com/author/author223/

[8]https://nawaat.org/2021/08/30/la-face-cachee-des-lycees-pilotes-en-tunisie/

[9]Cherif Mehdi(2017).  Réflexions d'un élève insoumis: Ma contribution à la réforme de l’éducation

 

[10] Cherif Mehdi

هدي الشريف لم يكن تلميذًا في معهد نموذجي ، بل درس في مدرسة خاصة هي "International School of Carthage"، حيث كان من الأوائل على دفعته عام 2016. اختار أخذ سنة بيضاء بعد البكالوريا ليتفرغ لدراسة المنظومة التربوية التونسية، ما قاده إلى تأليف كتابه "تأملات تلميذ متمرد" سنة 2017.

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