Je souhaite d’abord pleine
réussite à tous les candidats sérieux, persévérants et endurants face au
baccalauréat cette année, avides d’obtenir les meilleures moyennes et les
meilleurs résultats qui leur permettront d’arracher les places universitaires
dont ils ont rêvé et les spécialités dans lesquelles ils s’imaginent s’épanouir
en excellence.
Je salue ensuite les milliers
d’acteurs de l’éducation et de la sécurité mobilisés pour surveiller, corriger
et sécuriser les examens et veiller à leur bon déroulement dans les meilleures
conditions possibles, en particulier les enseignants correcteurs soucieux de
garantir le maximum d’équité et d’objectivité devant des copies dont ils ne
connaissent de l’identité des candidats que le haut niveau d’espoir qui y a été
investi.
Je pense que l’ampleur de l’attention
sociétale portée au déroulement des épreuves du baccalauréat, en tant
qu’événement national majeur touchant l’écrasante majorité des familles
tunisiennes, qui reflète deux données d’une importance capitale dans le
contexte tunisien actuel :
- Les études des enfants occupent encore, fort heureusement, une place
centrale dans les préoccupations de la famille tunisienne, pour lesquelles
on dépense des sommes considérables, allant parfois jusqu’à vendre des
biens immobiliers ou à hypothéquer des bijoux, par conviction profonde que
la mentalité de la simple survie et du « débrouille-toi pour manger le
soir » appartient désormais au passé, au profit d’un nouveau modèle qui
valorise le savoir et la connaissance pour eux-mêmes et aspire, par leur
biais, à des satisfactions dépassant le simple registre matériel.
- L’aspiration des tunisiens à trancher la bataille qui oppose depuis
des années deux voies majeures attirant une large frange de notre jeunesse
: la voie de l’école, avec ses exigences et ses contraintes et la
préparation qu’elle requiert, et la voie de la dérive, avec ses
séductions, ses risques et la facilité d’y céder. Trancher cette lutte
acharnée en faveur de ce qui garantit la sécurité de nos fils et de nos
filles et les place au niveau de la jeunesse du monde développé… voire
au-delà.
Ce qui frappe au premier abord
dans les statistiques globales des candidats au baccalauréat (lesquelles ne
disent malheureusement pas tout et cachent parfois des réalités inquiétantes),
c’est :
Premièrement :
vingt mille candidats issus des lycées privés
Il s’agit d’un nombre non
négligeable (15 %), susceptible d’augmenter dans les années à venir face à
l’affaiblissement marqué de l’école publique et à l’augmentation du nombre
d’élèves n’ayant pas bénéficié pleinement de leur droit à l’éducation, que les
systèmes parallèles n’ont pas réussi à absorber et à réintégrer. S’y ajoute
l’émergence d’établissements privés recherchant une certaine « exemplarité » à
travers la qualité des compétences recrutées et les conditions d’étude,
attirant un nombre non négligeable de familles fuyant les déboires et les
désillusions de l’école publique.
Deuxièmement :
nous nous dirigeons vers une école sans mathématiques, colonne vertébrale des
savoirs du futur
Seuls 6 % (8 673 élèves) des
candidats appartiennent à la filière mathématiques qui constitue, dans notre
système éducatif tunisien, le principal vivier d’élèves alimentant les filières
d’excellence de l’enseignement supérieur, notamment les classes préparatoires
aux études d’ingénieurs, les spécialités scientifiques et certains domaines de
gestion dans des institutions universitaires spécifiques. Il s’agit d’un recul
stupéfiant comparé au gonflement anormal d’autres filières qui n’offrent pas
suffisamment de perspectives prometteuses, et comparé également à la situation antérieure
où le taux d’orientation vers la filière mathématiques ne descendait pas en
dessous de 20 %. Plus grave encore, à mon sens, est l’important écart dissimulé
derrière cette moyenne nationale déjà préoccupante entre les régions, et
parfois entre les établissements d’une même région, où cette proportion ne
dépasse pas 1 ou 2 % dans certaines régions intérieures, avec une disparition
totale de la filière mathématiques dans certains établissements.
Troisièmement :
un gonflement « cancéreux » de la filière économie-gestion, peu rassurant
35 % de l’ensemble des candidats
au baccalauréat cette année (plus de 48 000 élèves) se concentrent dans la
filière économie-gestion, très proche d’un trait de la personnalité tunisienne
de base consistant à « prendre un peu de tout », à « s’en sortir plutôt que
s’engager avec détermination » et à faire « un peu de chaque chose ». En effet,
l’accès à cette filière en deuxième année secondaire requiert un niveau de
mathématiques acceptable, un minimum d’anglais, un peu de géographie, tout en
étant souvent choisi en raison de l’impossibilité d’intégrer des filières plus
exigeantes dans la sélection de leurs élèves (à l’exception de la filière
lettres).
Le problème est que cette
inflation non naturelle d’une filière perçue comme « flexible » par les élèves
et leurs parents se fait généralement au détriment des équilibres fondamentaux
entre les différentes composantes de la carte des filières de l’enseignement
secondaire. De plus, une grande partie des élèves d’économie-gestion n’est pas
suffisamment préparée, du point de vue de la formation de base, à rivaliser
avec les excellents élèves des filières mathématiques et sciences
expérimentales, notamment lorsqu’ils se disputent tous les mêmes offres
universitaires ouvertes à l’ensemble des baccalauréats selon des quotas
prédéfinis.
S’ajoute à cela une autre contradiction : l’enseignement supérieur, en tant que
principal acteur de l’affectation des bacheliers vers les parcours proposés,
tend à pourvoir les spécialités d’excellence liées à la comptabilité, la
finance, la gestion, le marketing, le commerce, la banque, l’assurance, les
ressources humaines et l’administration des affaires - pourtant en lien direct
avec les bases étudiées en économie-gestion - essentiellement avec des lauréats
issus des filières mathématiques ou sciences expérimentales, malgré leur
méconnaissance des fondements de ces disciplines, mais forts de leur excellence
en mathématiques et dans les domaines connexes.
Quatrièmement :
la filière sciences informatiques, un intitulé prestigieux desservi par la
faiblesse de sa valorisation dans le supérieur
9 282 élèves (7 %) des candidats
au baccalauréat appartiennent à la filière informatique, une proportion très
proche de celle de la filière mathématiques. D’emblée, je considère que la
fusion de ces deux filières dans un parcours unique intitulé «
mathématiques-informatique » ou - option sans doute plus judicieuse - le
maintien d’une filière scientifique unifiée sur trois ans serait préférable.
Celle-ci pourrait être différenciée en dernière année soit par une
spécialisation en informatique pour ceux qui envisagent des études
universitaires dans les domaines du numérique (sans leur fermer la porte vers
d’autres spécialités), soit par un choix de mathématiques « avancées » pour
ceux qui se destinent aux études d’ingénierie et aux sciences exactes, soit
encore par une orientation vers la biologie pour ceux visant l’agronomie, la
biologie, la médecine ou les spécialités paramédicales.
Le problème de la filière
informatique - quasi inexistante en tant que filière autonome dans la plupart
des systèmes éducatifs au monde, car fortement imbriquée dans les mathématiques
- réside dans le faible accueil que lui réserve l’enseignement supérieur, qui
lui préfère la filière mathématiques, notamment à la lumière des premières
expériences dans les cycles préparatoires aux études d’ingénieurs. Il en
résulte des capacités d’accueil très limitées (une ou deux places dans
certaines spécialités) pour lesquelles se disputent des centaines de bacheliers
en informatique, entraînant une hausse prohibitive des scores requis et la
fermeture de l’accès à des filières théoriquement les plus proches de ce
profil.
Comme si, dans la conscience
implicite de l’enseignement supérieur, les perspectives universitaires dans le
domaine de l’informatique se divisaient en deux catégories : des filières «
solides », prestigieuses, accessibles après concours national d’entrée aux
écoles d’ingénieurs et réservées aux excellents élèves issus des mathématiques,
et des filières de « second rang » proches des diplômes technologiques
professionnels, telles que les technologies de l’informatique dans les
instituts supérieurs d’études technologiques ou l’informatique industrielle,
conçues principalement pour absorber les titulaires d’un baccalauréat
informatique.
Enfin
La solution, à mon sens, ne
réside pas dans une manipulation arbitraire des pourcentages ni dans une
répartition artificielle des élèves entre les filières afin de produire un
équilibre trompeur. Elle consiste plutôt en une révision en profondeur des
apprentissages à tous les niveaux, en l’élaboration d’un plan national visant à
relever le niveau des acquis fondamentaux, en particulier dans l’enseignement
de base, ainsi qu’en la capacité donnée aux enseignants de traiter ces
disciplines autrement à travers de nouveaux curricula et des approches
pédagogiques renouvelées.
Moncef Khemiri- Juin 2023.
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