dimanche 21 juin 2026

Lecture de la répartition de nos candidats selon les types de baccalauréat


 Moncef Khemiri

Le blog pédagogique  propose  cette semaine à ses fidèles lectrices et lecteurs un article de la plume de M. Moncef Khemiri qu’il a publié au mois de juin 2023. Dans cet article Moncef Khemiri a fait une lecture de la répartition des candidats tunisiens au baccalauréat selon les différentes sections.

Or comme la situation est restée sans changement, nous avons jugé utile de republier le texte.

La lecture réalisée par Moncef Khemiri met en évidence des déséquilibres structurels révélateurs de mutations profondes du système éducatif. L’auteur souligne notamment la progression du secteur privé, la régression alarmante de la filière mathématiques, l’hypertrophie de la filière économie-gestion et la faible valorisation de la filière informatique dans l’enseignement supérieur. À travers cette analyse statistique interprétative, il met en lumière les incohérences entre orientation scolaire et débouchés universitaires, ainsi que les disparités régionales et institutionnelles. L’étude conclut que la solution ne réside pas dans une régulation artificielle des flux d’orientation, mais dans une réforme substantielle des apprentissages fondamentaux, une élévation du niveau des acquis de base et un renouvellement des curricula et des pratiques pédagogiques afin de restaurer l’équilibre et la pertinence des parcours de formation.

 

Je souhaite d’abord pleine réussite à tous les candidats sérieux, persévérants et endurants face au baccalauréat cette année, avides d’obtenir les meilleures moyennes et les meilleurs résultats qui leur permettront d’arracher les places universitaires dont ils ont rêvé et les spécialités dans lesquelles ils s’imaginent s’épanouir en excellence.

Je salue ensuite les milliers d’acteurs de l’éducation et de la sécurité mobilisés pour surveiller, corriger et sécuriser les examens et veiller à leur bon déroulement dans les meilleures conditions possibles, en particulier les enseignants correcteurs soucieux de garantir le maximum d’équité et d’objectivité devant des copies dont ils ne connaissent de l’identité des candidats que le haut niveau d’espoir qui y a été investi.

 Je pense que l’ampleur de l’attention sociétale portée au déroulement des épreuves du baccalauréat, en tant qu’événement national majeur touchant l’écrasante majorité des familles tunisiennes, qui reflète deux données d’une importance capitale dans le contexte tunisien actuel :

  • Les études des enfants occupent encore, fort heureusement, une place centrale dans les préoccupations de la famille tunisienne, pour lesquelles on dépense des sommes considérables, allant parfois jusqu’à vendre des biens immobiliers ou à hypothéquer des bijoux, par conviction profonde que la mentalité de la simple survie et du « débrouille-toi pour manger le soir » appartient désormais au passé, au profit d’un nouveau modèle qui valorise le savoir et la connaissance pour eux-mêmes et aspire, par leur biais, à des satisfactions dépassant le simple registre matériel.
  • L’aspiration des tunisiens à trancher la bataille qui oppose depuis des années deux voies majeures attirant une large frange de notre jeunesse : la voie de l’école, avec ses exigences et ses contraintes et la préparation qu’elle requiert, et la voie de la dérive, avec ses séductions, ses risques et la facilité d’y céder. Trancher cette lutte acharnée en faveur de ce qui garantit la sécurité de nos fils et de nos filles et les place au niveau de la jeunesse du monde développé… voire au-delà.

Ce qui frappe au premier abord dans les statistiques globales des candidats au baccalauréat (lesquelles ne disent malheureusement pas tout et cachent parfois des réalités inquiétantes), c’est :

Premièrement : vingt mille candidats issus des lycées privés

Il s’agit d’un nombre non négligeable (15 %), susceptible d’augmenter dans les années à venir face à l’affaiblissement marqué de l’école publique et à l’augmentation du nombre d’élèves n’ayant pas bénéficié pleinement de leur droit à l’éducation, que les systèmes parallèles n’ont pas réussi à absorber et à réintégrer. S’y ajoute l’émergence d’établissements privés recherchant une certaine « exemplarité » à travers la qualité des compétences recrutées et les conditions d’étude, attirant un nombre non négligeable de familles fuyant les déboires et les désillusions de l’école publique.

Deuxièmement : nous nous dirigeons vers une école sans mathématiques, colonne vertébrale des savoirs du futur

Seuls 6 % (8 673 élèves) des candidats appartiennent à la filière mathématiques qui constitue, dans notre système éducatif tunisien, le principal vivier d’élèves alimentant les filières d’excellence de l’enseignement supérieur, notamment les classes préparatoires aux études d’ingénieurs, les spécialités scientifiques et certains domaines de gestion dans des institutions universitaires spécifiques. Il s’agit d’un recul stupéfiant comparé au gonflement anormal d’autres filières qui n’offrent pas suffisamment de perspectives prometteuses, et comparé également à la situation antérieure où le taux d’orientation vers la filière mathématiques ne descendait pas en dessous de 20 %. Plus grave encore, à mon sens, est l’important écart dissimulé derrière cette moyenne nationale déjà préoccupante entre les régions, et parfois entre les établissements d’une même région, où cette proportion ne dépasse pas 1 ou 2 % dans certaines régions intérieures, avec une disparition totale de la filière mathématiques dans certains établissements.

Troisièmement : un gonflement « cancéreux » de la filière économie-gestion, peu rassurant

35 % de l’ensemble des candidats au baccalauréat cette année (plus de 48 000 élèves) se concentrent dans la filière économie-gestion, très proche d’un trait de la personnalité tunisienne de base consistant à « prendre un peu de tout », à « s’en sortir plutôt que s’engager avec détermination » et à faire « un peu de chaque chose ». En effet, l’accès à cette filière en deuxième année secondaire requiert un niveau de mathématiques acceptable, un minimum d’anglais, un peu de géographie, tout en étant souvent choisi en raison de l’impossibilité d’intégrer des filières plus exigeantes dans la sélection de leurs élèves (à l’exception de la filière lettres).

Le problème est que cette inflation non naturelle d’une filière perçue comme « flexible » par les élèves et leurs parents se fait généralement au détriment des équilibres fondamentaux entre les différentes composantes de la carte des filières de l’enseignement secondaire. De plus, une grande partie des élèves d’économie-gestion n’est pas suffisamment préparée, du point de vue de la formation de base, à rivaliser avec les excellents élèves des filières mathématiques et sciences expérimentales, notamment lorsqu’ils se disputent tous les mêmes offres universitaires ouvertes à l’ensemble des baccalauréats selon des quotas prédéfinis.


S’ajoute à cela une autre contradiction : l’enseignement supérieur, en tant que principal acteur de l’affectation des bacheliers vers les parcours proposés, tend à pourvoir les spécialités d’excellence liées à la comptabilité, la finance, la gestion, le marketing, le commerce, la banque, l’assurance, les ressources humaines et l’administration des affaires - pourtant en lien direct avec les bases étudiées en économie-gestion - essentiellement avec des lauréats issus des filières mathématiques ou sciences expérimentales, malgré leur méconnaissance des fondements de ces disciplines, mais forts de leur excellence en mathématiques et dans les domaines connexes.

Quatrièmement : la filière sciences informatiques, un intitulé prestigieux desservi par la faiblesse de sa valorisation dans le supérieur

 

9 282 élèves (7 %) des candidats au baccalauréat appartiennent à la filière informatique, une proportion très proche de celle de la filière mathématiques. D’emblée, je considère que la fusion de ces deux filières dans un parcours unique intitulé « mathématiques-informatique » ou - option sans doute plus judicieuse - le maintien d’une filière scientifique unifiée sur trois ans serait préférable. Celle-ci pourrait être différenciée en dernière année soit par une spécialisation en informatique pour ceux qui envisagent des études universitaires dans les domaines du numérique (sans leur fermer la porte vers d’autres spécialités), soit par un choix de mathématiques « avancées » pour ceux qui se destinent aux études d’ingénierie et aux sciences exactes, soit encore par une orientation vers la biologie pour ceux visant l’agronomie, la biologie, la médecine ou les spécialités paramédicales.

Le problème de la filière informatique - quasi inexistante en tant que filière autonome dans la plupart des systèmes éducatifs au monde, car fortement imbriquée dans les mathématiques - réside dans le faible accueil que lui réserve l’enseignement supérieur, qui lui préfère la filière mathématiques, notamment à la lumière des premières expériences dans les cycles préparatoires aux études d’ingénieurs. Il en résulte des capacités d’accueil très limitées (une ou deux places dans certaines spécialités) pour lesquelles se disputent des centaines de bacheliers en informatique, entraînant une hausse prohibitive des scores requis et la fermeture de l’accès à des filières théoriquement les plus proches de ce profil.

Comme si, dans la conscience implicite de l’enseignement supérieur, les perspectives universitaires dans le domaine de l’informatique se divisaient en deux catégories : des filières « solides », prestigieuses, accessibles après concours national d’entrée aux écoles d’ingénieurs et réservées aux excellents élèves issus des mathématiques, et des filières de « second rang » proches des diplômes technologiques professionnels, telles que les technologies de l’informatique dans les instituts supérieurs d’études technologiques ou l’informatique industrielle, conçues principalement pour absorber les titulaires d’un baccalauréat informatique.

Enfin

La solution, à mon sens, ne réside pas dans une manipulation arbitraire des pourcentages ni dans une répartition artificielle des élèves entre les filières afin de produire un équilibre trompeur. Elle consiste plutôt en une révision en profondeur des apprentissages à tous les niveaux, en l’élaboration d’un plan national visant à relever le niveau des acquis fondamentaux, en particulier dans l’enseignement de base, ainsi qu’en la capacité donnée aux enseignants de traiter ces disciplines autrement à travers de nouveaux curricula et des approches pédagogiques renouvelées.

Moncef Khemiri- Juin 2023.

Pour accéder à la version ARABE, cliquer ICI.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire