dimanche 14 avril 2024

Les enseignements des résultats de la dernière enquête nationale par grappes à indicateurs multiples (MICS) ( 2ème partie)

  

Hédi Bouhouch

Le blog pédagogique poursuit la publication  des enseignements des résultats de la dernière enquête
nationale par grappes à indicateurs multiples (MICS) [1] relatifs à l'éducation , pour revenir à la 1er partie, cliquer ici.


 

La grande nouveauté du classement PISA 2022 publié en 2023 est que tous les pays de l’OCDE marquent une baisse prononcée sur la compréhension de la langue maternelle et d’ailleurs sur les autres matières également. Sur l’écrit, le tiercé de tête comprend Singapour, l’Irlande et le Japon. Avec un score deux points en dessous de la moyenne des 38 pays de l’OCDE, la France se retrouve en 18e place. Rien de très glorieux, même si son classement ne bouge pas par rapport à la précédente enquête parue en 2019.

https://www.cours-thales.fr/preparation-bac/le-niveau-de-francais-des-eleves-est-toujours-a-la-baisse

 

Le 12 Février 2024 dernier, le Ministère de l’Economie et de la Planification (MEP), l’Institut National de la Statistique (I.N.S) et le Fonds des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF) ont présenté les résultats de l’enquête nationale par grappes à indicateurs multiples (MICS) réalisée en 2023.  

Qu'est-ce la MICS : "La MICS (Multiple Indicator Cluster Surveys) est un programme mondial d'enquêtes auprès des ménages, visant l'évaluation de la situation des enfants et des femmes ainsi que les progrès accomplis dans la réalisation des objectifs nationaux et les objectifs de développement durable (ODD)."

La Tunisie en a déjà effectué 4 : en 2000, 2006, 2012 et 2018. Cette cinquième édition (2023) a touché 11 000 ménages dont 7326 en milieu urbain et 3674 en milieu rural. Le taux de réponse est très bon puisqu'il était de 90%.

 L'enquête a dégagé 183 indicateurs concernant la situation de la mère et de l'enfant.

 Dans ce billet, le blog pédagogique va s'intéresser aux indicateurs relatifs à l'éducation, il s'agit :

- des taux de participation de l'éducation préscolaire (les enfants de 3 à 5 ans et l’apprentissage formel pour les enfants âgés de 5 ans) ;

- des taux nets de scolarisation[2] au primaire, au collège et au lycée ;

- des taux d'achèvement des études au primaire, au collège et au lycée;

- des compétences de base en lecture et en calcul.

 

L'analyse des résultats de l'enquête nous ont permis de dégager un certain nombre de conclusions, dont certaines sont inquiétantes et d'autres satisfaisantes.

 

Deuxième aspect : l'accentuation des inégalités au niveau géographique et au niveau socio-économique.

 

Le deuxième aspect est peut-être plus grave que le premier. Il s'agit de l'entorse aux principes d'équité et d'égalité des chances, qui sont proclamés haut et fort dans tous les discours officiels, les rapports et les documents produits par le ministère[3]. L'enquête vient d'en donner les preuves que nous allons passer en revue.

 

1) Les élèves des régions rurales sont en général moins favorisés en comparaison avec ceux des régions urbaines, et cela se manifeste à tous les niveaux (indicateurs)

a) Au niveau de l’éducation préscolaire



L'enquête a montré que seuls 35.4 % des enfants âgés de 3 et 4 ans vivant en milieu rural bénéficient d'un programme d'éducation préscolaire, contre 54.6 % des enfants vivant en milieu urbain. Quant à la participation à l’apprentissage formel de l'année préparatoire (à partir de 5 ans), l'écart entre les deux milieux est moins flagrant. Contrairement à l'éducation préscolaire visant les enfants entre 3 et 4 ans, qui est payante et rare en milieu rural, l’apprentissage formel de l'année préparatoire est généralement assuré par l'état; les parents ne doivent payer, depuis la rentrée 2023, qu’un droit d'inscription de 4D. Le droit mensuel de 15 D a été abandonné, ce qui explique le grand écart entre les taux enregistrés.

 

Extrait d'un rapport de l'UNICEF (novembre 2022).

 

"Les performances du secteur public dans le domaine de la scolarisation des enfants âgés de 5 ans semblent connaitre un essoufflement durant la dernière décennie devenu plus marqué durant les 5 dernières années. En effet, les données de 2022 montrent que 58 325 enfants sont inscrits dans les écoles primaires publiques en année préparatoire. Ils représentent 26,3% des enfants âgés de 5 ans. Ce TBS était de 27% il y a dix ans (2013). Ainsi le progrès réalisé avant 2010 (le TBS dans les écoles publiques est passé de 8,6% en 2003 à 25,0% en 2010) n’a pas été poursuivi durant la dernière décennie. Cela montre le chemin restant à parcourir dans la perspective de généralisation de l’année préparatoire et aussi de l’ensemble de l’éducation préscolaire.

Les données sur la dotation des écoles publiques en année préparatoire confirment cet essoufflement de l’effort public d’investissement dans l’année préparatoire. En effet, un peu plus de la moitié (52,8%) des écoles primaires sont dotées d’une classe d’année préparatoire. Cette proportion n’a pas évolué significativement durant la dernière décennie."

Unicef - Mission d’appui au Ministère de l’Éducation pour l’approfondissement de l’analyse sectorielle et l’élaboration du plan stratégique- Analyse sectorielle– novembre  2022

https://www.unicef.org/tunisia/media/6436/file/analyse-sectorielle-education-2022.pdf

 

 

Or, les études montrent que les programmes d'éducation précoce (bien conçus) favorisent "le développement cognitif, linguistique, émotionnel, moteur et social des enfants".  Or plus de 6 enfants sur 10 en milieu rural n’en bénéficient pas, ce qui constitue un handicap qui ne manque pas de se répercuter sur leurs parcours scolaires en comparaison avec les enfants issus du milieu urbain.

b)  Au niveau du taux net de la scolarisation



Si au niveau de l'école primaire, nous ne constatons pas une différence notable des taux nets de la scolarisation en milieu urbain et en milieu rural, les choses changent quand on passe au collège et encore plus au lycée, l'écart respectif atteint 13.2 et 16.5 points. Ainsi, moins de la moitié des enfants du milieu rural arrivent à passer le cap du collège.

Il s'agit là d'une situation très inquiétante qui traduit peut-être une perte de confiance dans l'utilité de la poursuite des études secondaires, surtout chez les élèves des régions rurales, mais aussi parmi les élèves des zones urbaines.

c) Au niveau de la chance d'achever la scolarité

 



 

 

Les élèves des zones rurales qui réussissent à être scolarisés, ont moins de chance d'achever leurs études. Les taux d'achèvement des études sont nettement meilleurs en milieu urbain aussi bien au primaire (95% contre 86,5%) qu'au collège (79.6% contre 58.4%) et surtout au lycée où un élève vivant en milieu urbain a deux fois plus de chance d'achever ses études qu'un élève vivant en milieu rural (41.3% / 22.8%).

Ainsi, au niveau du collège 4 élèves sur 10 des régions rurales ne réussissent pas à achever leurs études contre 2 élèves sur 10 des milieux urbains, la situation s'aggrave au lycée avec environ 8 élèves sur 10 des régions rurales qui n'achèvent pas leurs études contre 6 élèves sur 10 des milieux urbains. C'est-à-dire qu'un élève vivant en milieu rural a 2 fois moins de chances de terminer ses études secondaires.

d) Au niveau de la maitrise des compétences de base en lecture et en calcul : Les élèves de 7 à 14 ans des milieux ruraux maitrisent moins bien les compétences de base en lecture et en calcul



 

Nous avons vu plus haut que d'une façon générale, la maitrise des compétences de base en lecture et en calcul est médiocre, mais elle atteint un niveau très alarmant chez les enfants des milieux ruraux où environ 5 élèves sur 10 ne maitrisent pas les compétences de base en lecture (en milieu urbain ils ne sont que 3 élèves sur 10)  et un peu moins que  8 élèves sur  10 ne maitrisent pas les compétences de base en calcul (en milieu urbain ils sont un peu plus que 6 élèves sur 10).

 

Le pourcentage des jeunes enfants âgés de 7 à 14 ans qui possèdent des compétences de base en lecture et en calcul est affecté par le milieu géographique, nous notons un écart assez net  entre le pourcentage en milieu urbain et en milieu rural   en lecture (20.4 points de différence), et un écart moindre en calcul (9.2 points de différence).

 

2) Les conditions socio-économiques des familles sont très discriminatoires

a) la richesse influence beaucoup les taux nets de scolarisation



 Si à l'école primaire le taux net de scolarisation des enfants issus des familles les plus pauvres dépasse celui des enfants issus des familles les plus riches, les choses s'inversent  quand on  passe au collège où l'écart entre les enfants issus des familles "les plus riches" et des familles "les plus pauvres" atteint 30.9 points ;  au lycée  cet écart   est plus grand, il est de 40 points, c'est-à-dire que plus de 6 enfants sur 10 du milieu rural ne suivent pas les études secondaires alors qu'en milieu urbain, ils ne sont que moins de 3 sur 10. Il s'agit là d'une situation très inquiétante qui traduit peut être une perte de confiance dans l'utilité de la poursuite des études secondaires chez les élèves des familles les plus pauvres comme nous l'avons déjà dit plus haut


 

b) Les enfants des familles "les plus pauvres" ont moins de chances d'achever leur scolarité



Si nous nous intéressons au critère de l'achèvement des études, l'iniquité du système devient plus criante. En effet, si plus de 9 élèves sur 10 issus de familles riches achèvent leurs études du collège, ils sont moins de 5 élèves sur 10 issus "des familles pauvres". La situation est plus grave au niveau des lycées où les écarts sont plus grands (6 élèves sur 10 issus des familles riches contre moins de 2 élèves sur 10 issus "des familles pauvres" achèvent les études secondaires). Peut-on parler dans ce cas d'égalité des chances ?

c) les enfants issus de familles riches maitrisent mieux les compétences de base en lecture et en calcul



Si nous nous intéressons au dernier critère relatif à la maitrise des compétences de base en lecture et en calcul, nous retrouvons une situation similaire au critère précédent. En effet, si 8 élèves sur 10 issus de familles riches maitrisent les compétences de base en lecture, ils sont moins de 5 élèves sur 10 issus "des familles pauvres". La situation est identique dans la compétences de base en calcul (presque 5 élèves sur 10 issus des familles riches contre moins de 2 élèves sur 10 issus des familles pauvres).


4) Les élèves dont la mère n'a pas fait d'études, ou seulement des études primaires, ont moins de chances de réussir leurs études


a)  Les taux de scolarisation sont directement affectés par le niveau d'instruction des mères.



 

 b) la maitrise des compétences de base est directement affectée par le niveau d'instruction des mères.


En résumé, Si un enfant cumule l'effet de la géographie, de la situation socio-économique de la famille et du niveau d'instruction de la mère ses chances de réussir sa scolarité s'amenuisent dangereusement.

L'aspect positif

Il s'agit malheureusement d'un seul aspect positif, il concerne les performances des jeunes filles qui supassent les garçons selon tous les critères que ce soit le taux net de scolarisation, ou le taux d'achèvement des études, ou enfin la maitrise des compétences de base en lecture et en calcul.

a- Taux net de scolarisation



 

-b- Taux d'achèvement des études.



- c -  maitrise des compétences de base



 

Mongi Akrout & Abdessalam Bouzid, inspecteurs généraux de l'éducation

 Tunis, Février 2024

Pour accéder à  la version AR, cliquer ici

 

 



[2] Taux net total de scolarisation   est le nombre d'étudiants ayant l’âge officiel de fréquenter un niveau d’enseignement donné qui sont inscrits dans n’importe quel niveau d’enseignement, exprimé en pourcentage de la population du groupe d'âge officiel correspondant.https://uis.unesco.org/fr/glossary-term/taux-net-total-de-scolarisation

[3]Résumé des travaux des commissions de la réforme du système éducatif, les orientations stratégiques de la réforme . décembre 2016  où on  parle  "d'une école  juste  dans laquelle il y a les même chances pour tous les apprenants et les apprenantes sans distinction"

Le plan stratégique sectoriel pour l'éducation 2016-2020

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