dimanche 31 mars 2024

Pour Mzali " la classe "normale" qui préparait les futurs instituteurs! C'étaient, en somme, la "poubelle" d'où devaient provenir les futurs formateurs de nouvelles générations"

 



Dans le cadre de sa campagne contre la politique du Ministre Mahmoud Messadi, Mzali avait évoqué, dans son livre " Un premier Ministre de Bouguiba témoigne" paru en 2010 ( Sud Edition), la politique de formation des instituteurs suivie par Messadi, en reprochant à ce dernier, d'abord,  d'avoir supprimé le concours d'entrée aux écoles normales des instituteurs et des institutrices et son remplacement par le mécanisme de l'orientation forcée des élèves à la fin de la 3ème année de l'enseignement secondaire ( fin du 1er cycle);  ensuite d'avoir instituer la section Normale dans les lycées où se retrouvait " le rebut des élèves de la classe de troisième du secondaire". 


Enfin ,Mzali, qualifiait cette section de " "poubelle d'où devaient provenir les futurs formateurs de nouvelles générations. "  et comme à son habitude, Mzali conclut, que grâce à lui, il y a eu un retour "  des pratiques saines et classiques en matière de formation des formateurs"  en  réhabilitant les écoles normales et réintroduction du volontariat"'

 

 

 

 

« La suppression du concours d'entrée aux écoles normales entraina son remplacement au sein des lycées d'une section dite " normale" où le rebut des élèves de la classe de troisième du secondaire se retrouvait. Ceux qui n'étaient pas retenus pour continuer le second cycle en classe  de Mathématiques (les meilleures moyennes) ou en classe de sciences ou en classe littéraire, étaient "versés" en classe "normale", le plus souvent c'était des élèves qui n'avaient pas la moyenne et qui n'étaient même pas volontaires pour choisir la section "normale". Et c'est cette classe "normale" qui préparait les futurs instituteurs! C'étaient, en somme, la "poubelle" d'où devaient provenir les futurs formateurs de nouvelles générations.

Bien entendu, dès ma prise de fonction comme ministre de l'éducation nationale en 1972, je me hâtai de supprimer ces classes "normales" (qui étaient l'anormalité même) et de revenir à des pratiques saines et classiques en matière de formation des formateurs. J'ai  donc réhabilité les écoles normales et réintroduit le volontariat».[1]

Commentaire 1-

 

Il semble que M° Mzali ait oublié l'ouverture de deux nouvelles écoles normales à l'époque de Messadi, la première avait ouvert ses portes en 1960/1961, et la seconde en 1964/1965, portant ainsi le nombre des écoles normales à 4, (il s'agit de l'E.N.des instituteurs de Tunis, de l'E.N des institutrices de Tunis, de l'E.N des instituteurs de Monastir et de l'E.N des institutrices de la Marsa) ce qui a permis d'accueillir 1178 élèves au cours de l'année scolaire 1966/1967 alors qu'en 1956/1957 , on ne comptait que 337 inscrits dans les deux écoles existantes avant l'arrivée de Messadi, mais  devant les limites de la capacité de ces 4 écoles, le manque de moyens financiers pour en construire de nouvelles et les forts besoins du pays en instituteurs, la réforme de 1958 a ouvert une section normale dans les lycées à coté des autres sections, les élèves qui passent en 4 ème  rejoignant l'une de ces sections par le biais d'un système d'orientation . A la fin de l’année scolaire 1961-1962, avec l'arrivée de la première promotion de le réforme de 1958, le Secrétariat d’état à l’éducation nationale  avaient imposé un quota,   entre 20 et 30% [2] des élèves qui passent en 4ème  doivent être  orientés vers la section normale[3] . Cette politique a permis de multiplier de nombre d'inscrits par 5 entre 1958/1959 et l'année scolaire 1967/1968 qui est passé de 874 à 4447 et de multiplier les diplômés par 8 (de 56 à 469).

Mzali  s'attribue le mérite de l'abandon du système Messadi, il écrivait à ce propos ceci : «… dès ma prise de fonction comme ministre de l'éducation nationale en 1972, je me hâtai de supprimer ces classes "normales" … et de revenir à des pratiques saines et classiques en matière de formation des formateurs. J'ai  donc réhabilité les écoles normales et réintroduit le volontariat…».

Or la "suppression" des "classes "normales" a commencé bien avant 1972 c'est à dire avant l'arrivée de Mzali au ministère de l'éducation, et elle a pu se faire grâce à l'ouverture de 5 nouvelles écoles normales comme l'E.N.I de Sfax qui a ouvert ses portes en octobre 1967 pour accueillir les classes normales de la section B du lycée de garçons  Route de Gabès ( Sfax) et les classes de la section A  du lycée 15 novembre ( Sfax), quant aux classes normales de jeunes filles elles sont restées dans le lycée de jeunes filles .

 Pour le système  de l'orientation forcée, tant décrié  par Mzali, son abandon n'est pas son  idée, c'est la Commission nationale  chargée  en 1967  d’évaluer les résultats de la réforme de 1958 , qui avait recommandé  la « révision  des méthodes  d’orientation vers les écoles normales … afin de laisser le champ libre  au  choix  spontané  basé sur la conviction intime  des intéressés  et sur  la noblesse attachée à la carrière  d’enseignant et d’éducateurs[4]  ." C'est peut être Mzali qui l'a appliquée en rétablissant au début des années soixante-dix le concours d'accès aux écoles normales, ce changement coïncide avec le premier  et le 2ème passage de Mzali au Ministère de l'éducation (décembre 1969 –mai 1970 – et octobre 1971 – mai 78).

 

Commentaire 2

Concernant la qualité des élèves orientés vers "les classes normales" les propos de Mzali renferment des vérités, mais aussi des informations moins exactes: Il est vrai que  plusieurs élèves  versées dans la section normale " n'étaient même pas volontaires pour la  choisir " (J'étais  personnellement parmi ceux-là), il est aussi vrai qu'ils n'étaient pas parmi les élèves les plus brillants, mais ils n'étaient pas " le rebut des élèves de la classe de troisième", la circulaire n°95 du 17 avril 1961 relative à l'orientation précisait le profil du candidat qui peut  être orienté vers la section normale , il s'agit : " d'élève  passable ou assez  bon dans toutes les disciplines, ayant du goût pour le dessin ou la musique ou les deux à la fois, des qualités morales et sociales particulières, et une bonne santé", nous sommes loin des rebuts et puis  de "la poubelle" dont parlait Mzali, sont sorties des générations d'enseignants de grandes qualités et  très compétents , sont sorties aussi des dizaines de Docteurs Es lettres qui ont fait les beaux jours des facultés tunisiennes , sont sorties  enfin des dizaines   de hauts cadres du pays , le bilan ne fut pas aussi sombre que voulait nous faire croire Monsieur  Mzali.


Pour terminer son réquisitoire, Mzali , essaya de se justifier et rend hommage à Mahmoud Messadi, l'enseignant mais pas le Ministre.

 …Ces rappels peuvent paraitre sévères, ils reflètent, malheureusement, la triste réalité. Je les avais exposés du reste, avec plus de détails, en préambule au débat  sur la mission, la réforme et la finalité du système éducatif, dans un discours  repris par les journaux.[5] prononcé devant les commissions du plan chargées de l'éducation, de la formation et de l'emploi à Dar al Maghrébia à Carthage ( une maison au style marocain), le 3 avril 1980, personne à ma connaissance, n'avait démenti ce que j'ai avancé et Messadi avait observé un silence prudent.

A partir de 1964/1965, tous les responsables ne manquaient pas dans leurs discours de déplorer le nombre croissant de " déchets" de notre système éducatif : 80.000 à 100.000 élèves du primaire et du secondaire sont renvoyés chaque année ! les coutures du système Messadi craquaient de toutes parts à telle enseigne que le président Bourguiba créa une commission nationale pour évaluer la décennie Messadi  et fit dans un discours public le procès de sa réforme, Ben Salah fut le vice président de cette commission. Les chercheurs qui s'intéressent aux travaux de cette commission, pourraient aisément constater la sévérité des critiques exprimées à cette occasion et la gravité du diagnostic émis par la majorité des participants quant à l'avenir de nos enfants. D'ailleurs Messadi fut remplacé par Ben salah pour essayer de sauver ce qui pourrait l'être! Heureusement pour lui, la crise  politique des coopératives qui survint quelques mois plus tard, éclipsa le désastre de la décennie " Messadi"!.

Que l'on me comprenne bien, mon intention n'est pas de faire le procès d'un homme, ou d'un ministre, je me suis contenté de rappeler certaines causes qui expliquent la faiblesse du niveau de l'enseignement, non seulement en français mais dans toutes les disciplines. Cependant parmi les centaines d'élèves et d'étudiants quelques milliers ont pu acquérir un niveau excellent et certains ont réussi brillamment les concours d'entrée aux écoles supérieures, en France et ailleurs, surtout dans les sections scientifiques et techniques. Mais que de fruits secs durant cette décennie!

Cela étant, j'ai toujours respecté Messadi, le professeur et l'intellectuel, je me suis parfois demandé si la politique ne l'avait pas ''perverti" et détourné de la création littéraire.[6]».

 

Mongi Akrout, inspecteur général de l'éducation et ancien élève de la "section normale, promotion juin 1968 .

Tunis, mars 2024

Pour accéder à la version Ar, cliquer ICI.

Pour plus d'informations sur l'histoire des écoles normales des instituteurs ( trices) , vous pouvez consulter les articles du Blog pédagogique sur le sujet , publiés en février 2017.

Histoire des écoles normales d’institutrices et d’instituteurs en Tunisie depuis l’indépendance : 1er partie-  5 février 2017

https://bouhouchakrout.blogspot.com/2017/02/histoire-des-ecoles-normales.html

 

Histoire des écoles normales d’institutrices et d’instituteurs en Tunisie depuis l’indépendance : 2ème partie -13 février 2017

https://bouhouchakrout.blogspot.com/2017/02/histoire-des-ecoles-normales_13.html

 

 



[1]  Driss Guiga, ministre de l'éducation ( de 1973 à 1976) supprima – hélas- l'école normale des institutrices à la faveur de la loi budgétaire . au cours des débats  de l'assemblée nationale, la députée Fathia Mzali, ancienne directrice de cette école normale de Tunis, tenta vainement de s'y opposer ( cf journal officiel de l'assemblée).

[2] Mongi Bousnina . Développement scolaire et disparités régionales en Tunisie, publication de l’université de Tunis I, 1991

[3]  Je fus parmi les élèves qui avait subi très mal cette orientation, toutes les tentatives que  nous avons tenté pour changer de section n’ont pu aboutir et j’ai du poursuivre  mes études secondaires  dans la section normale contre mon gré, il faudrait reconnaitre que ma moyenne annuelle en 3ème était faible et j’ai du passé un examen de passage au mois de septembre pour passer à la classe supérieure.

[4] Rapport de la commission sur l’enseignement primaire, l’Action ,4/6/1967  - Annuaire de l’Afrique du nord, VI 1967, édition du centre national de la recherche scientifique – 1977.

[5] C f . par exemple  Dialogue n°406 du 14 juin 1982.

[6] Dans Sadiki et les sadikiens paru dans les années 1970 et du à la plume de professeur Ahmed Abdessalam, j'ai jugé ainsi Messadi l'enseignant que j'ai en classe de seconde en 1954 : « avec lui on était dans les hauteurs, on planait dans le  royaume de l'idée. Peu d'élèves peuvent se hisser à son niveau et à le suivre. Il utilisait la méthode socratique: l'ironie. Il donnait des notes négatives. Il avait des expressions très méchantes  comme" mon garçon , il fait midi dans votre cerveau . Nous avons mis très longtemps à comprendre  qu'il voulait dire que les choses étaient réduites à leur plus simple expression. Ou bien il faisait dessiner à un élève un rond puis plus bas un trait et le revoyait à sa place avec ces mots : " le rond c'est votre cerveau, le trait c'est la bêtise qui irrésistiblement exerce un effet de pesanteur"! J'ajoute que je n'ai pas oublié -le fait rare- que lors d'un examen de rédaction arabe, j'ai réussi à avoir la note 11 sur 20 et j'étais premier avec Brahim Khouadja!

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