lundi 30 juillet 2018

Les leçons de la dernière session du baccalauréat tunisien




Hédi Bouhouch
Dans sa conférence de presse tenue le mardi 10 juillet 2018 consacrée à la présentation des résultats de la session 2018 , le Ministre de l'éducation nationale Hatem Ben Salem affirmait " qu'il ne serait pas acceptable que près de 59% des candidats soient recalés ,il s'avère qu'une évaluation profonde du système des examens s'impose…. des changements devraient être apportés à  cette étape d'évaluation des élèves , on pense surtout au nombre de matières à proposer aux  candidats et au nombre de jours d'examen" ,
suite à cette déclaration nous a avons voulu consacrer le dernier billet avant les vacances à ces questions, pour cela nous avons opté pour la reproduction de quelques extraits d'une étude  sur les examens nationaux depuis l'indépendance jusqu'à nos jours  que nous avons réalisée Feu Hédi Bouhouch et moi-même pour le compte du musée de l'éducation en 2016 qui traite justement ces questions, nous avons bien sûr actualisé quelques données.


Le premier point  : le bac tunisien engendre trop d'échec chaque année depuis toujours

  La dernière session du baccalauréat  ( juin 2018) vient confirmer la tendance , la masse des recalés est en hausse en nombre absolu et en pourcentage , (voir le tableau ci-dessous)

Tableau : Nombre et pourcentage des recalés au cours des trois dernières sessions

Candidats présentés
Candidats recalés
%
2016
128538
70554
54.87%
2017
123942
71346
57.56%
2018
125961
73456
58.27%

$
Le taux d'échec a atteint un niveau inquiétant et inacceptable pour le système éducatif , qui ne peut plus fonctionner  comme cela ;ce qui explique la réaction du Ministre. (Un responsable français est scandalisé parce que  15% des candidats échouent à l'examen du baccalauréat qu'est ce qu'il dira s'il voit les résultats de notre bac)[1].
  L'échec touche toutes les sections  sans distinction mais à des degrés différents , ce sont les littéraires et les économistes gestionnaires qui sont les plus touchés ,avec  respectivement des taux d'échec de 75.79% et 67.69%, les sections Mathématiques et Sciences expérimentales le sont moins, mais elles enregistrent elles aussi des taux inquiétants  ( 31.99% et 40.71%) ( voir tableau ci-dessous)


Tableau : nombre et pourcentage des recalés par section
sections
2016
2017
2018

nbre
%
nbre
%
nbre
%
Lettres
21661
73.79%
20847
74%
20384
75.79%
Eco - gest
21882
59.93%
22995
63.97%
25237
67.69%
Info
3882
55.23%
3749
61.83%
2249
61.69%
Tech
7092
46.45%
8585
52.18%
7512
56.34%
Sc exp
11722
43.46%
11900
47.49%
10697
40.71%
Math
3510
30.79%
4420
38.59%
3488
31.99%

Taux d'échec par section - session 2018


L'étude de l'échec aux examens nationaux et plus particulièrement au baccalauréat , impose  deux remarques fondamentales:
La première c'est que ce fléau au baccalauréat est aussi vieux que l'examen lui-même  ; mais il s'est aggravé au cours des dernières sessions et ce avant même l'abandon des 25% et la révision des conditions de rachat depuis la session 2015, en effet les statistiques montrent que l'échec touchait plus du tiers des candidats ( un taux moyen de 38.70 % au cours de la période 1996 - 2010), ce taux variait d'une session à une autre , c'est en 1990 qu'il atteignait son niveau le plus élevé avec 72.2 % , alors que le taux le plus bas fut enregistré au cours de la session 2003 (33.8%).
entre 1981 et 2015 , on peut distinguer trois périodes:
·entre 1981 et 1999 : période de fort taux d'échec ( entre 50 et 70%)
·de 2000 à 2011 : période de recul relatif du taux  d'échec ( entre 33 et 44%)
·depuis 2012: retour de la hausse du taux qui passe au dessus de la barre symbolique  de 50% pour atteindre  59.01 au cours de la session 2015.

Ces taux d'échec élevés sont la preuve que le système éducatif tunisien produit chaque année une masse très importante d'élèves qui n'ont pas réussi à acquérir les compétences qui leur permettent de faire face aux épreuves du baccalauréat , cette frange peut être divisée en deux groupes :
·un premier groupe qui a été exclu depuis la première session , constitué par des candidats qui avaient obtenu une moyenne inférieure à 7 sur 20 , ils étaient environ 33000 en 2014 soit 23.59% des candidats présentés à l'examen, ce taux a presque doublé par rapport à la session 2010,pour la session 2018 , ils étaient 47627 candidats à avoir été éliminés dès la session principale ( 37.81%).
·un deuxième groupe qui a passé la session de contrôle sans succès  il s'agit de candidats qui avaient obtenu des  moyennes entre 7 et moins de 10.

Le destin  d'un certain nombre d'élèves appartenant à ces deux groupes est soit le redoublement ce qui représente une charge  financière très lourde pour l'Etat ,le coût unitaire d'un élève  au lycée est estimé à plus de 2700D par année, soit l'abandon des études sans diplôme, cette situation est la preuve de la déficience du système éducatif tunisien qui accepte de laisser partir un nombre très important d'élèves qui lui ont été confié , après avoir passé 13 années ou plus sans certification qui leur permet de poursuivre leurs études ou de s'intégrer dans le monde du travail, cela n'est ni juste ni moral, ni admissible économiquement.

Graphique : évolution des taux de réussite et d'échec de 2010 à 2018





Le deuxième point  : des changements devraient être apportés au baccalauréat
Le ministre  pense  " qu'une évaluation profonde du système des examens s'impose…. et que des changements devraient être apportés à  cette étape d'évaluation des élèves , on pense surtout au nombre de matière à proposer aux  candidats et au nombre de jours d'examen" l'étude évoquée plus haut est allée dans ce sens , nous reproduisons ci-après  les propositions qu'elle a   formulées .


Besoin d'une nouvelle grille d'épreuves moins dense
Si les grilles des épreuves du concours d'entrée aux collèges pilotes et aux lycées pilotes semblent être acceptables tant au niveau du nombre des épreuves qu'au niveau de la durée de l'examen , la grille des épreuves de l'examen du baccalauréat a besoin d'une révision totale[2], car cet examen est devenu lourd et exténuant comme[3] …,  le nombre d'épreuves n'a cessé d'augmenter  depuis les années quatre vingt dix  , ainsi en 1992 la philosophie, le français et l'anglais sont devenues des matières obligatoires pour toutes les sections,  en 2008 , l'informatique et l'arabe  se sont ajoutés à la liste des matières obligatoires pour toutes les sections ( sauf la section sport) , la pensée islamique change de statut et devient une matière obligatoire pour les littéraires, ainsi  le nombre des épreuves obligatoires a augmenté (8 à 10 selon la section) et la durée de l'examen est allongée pour les deux sessions  ( voir tableauhx ci-dessous).

 Evolution de la durée des épreuves obligatoires par section

Section
durée 1992
durée 2008
Augmentation
Lettres
14 h
18 h et 30
+ 4h30
Mathématiques
15 h 30
20h
+ 4h30
Sciences expérimentales
16h
20 h 30
+4h30
Economie- Gestion
17 h
23 h
+ 6h
sciences techniques
17 h
23h 30
+ 6h30
sciences informatiques
n’existe pas encore
23 h 30


Evolution de la durée des épreuves de la session de contrôle

Section
durée 1992
durée 2008
Augmentation
Lettres
7  h
14 h
+ 7h
Mathématiques
6  h
14 h30
+ 8h30
Sciences expérimentales
6  h
15 h
+9h30
Economie- Gestion
7 h
14 h 30 ou 15 h 30
+ 7 ou 8h30
sciences techniques
7h
16 h
+ 9
sciences informatiques
n’existe pas encore
14 h 30 ou 15 h 30



Récap : la durée des épreuves du baccalauréat tunisien en 2013

Durée de l’examen en heures
nombre des épreuves
Durée de l’examen en jours
Section
contrôle
Principale
contrôle
Principale
contrôle
Principale

14 h

5
8
4
6
Lettres
14 h30
20 h
6
9
4
6
Mathématiques
15 h
20 h 30
6
9
4
6
sciences expérimentales
14 h 30 ou 15 h 30
23  h
6
10
4
6
Economie gestion
16 h
23 h 30
6
9
4
6
Technique
14 h 30 ou 15 h 30
23  h 30
6
10
4
6
Sciences Informatiques



Pour faire une révision de la grille des épreuves du baccalauréat , on pourrait se référer à deux critères , le premier serait le profil attendu du diplômé de la section , le deuxième est la distinction entre les apprentissages spécifiques et les apprentissages généraux. En s'appuyant sur ces deux  critères,  on fixerait les disciplines qui feront partie de l'examen  en donnant d'un côté  la priorité à ce qui fait la spécificité de la section et de l'autre  coté en abandonnant l'idée qui dit qu'il faudrait évaluer tous les apprentissages dans un examen final quelque soit leur rapport avec la spécificité de la section , de tels aménagements s'ils seraient adoptés réduiraient le nombre de jours de l'examen et permettraient de soigner davantage la qualité des épreuves et de l'évaluation des candidats. Et parmi les mesures attendues dans cette voie, il faudrait:
·trancher  la question  du bien fondé de la programmation d'une épreuve d'informatique pour les sections non spécifiques , car quelle  est l'utilité de la poursuite de l'enseignement de l'informatique pour les non spécialistes dans l'enseignement secondaire , alors que les élèves auraient déjà acquis les compétences de base au cours du deuxième cycle de l'enseignement de base ?  il serait peut être plus bénéfique d'instituer un brevet ou un diplôme en informatique obligatoire à la fin de la neuvième année.

·Remettre sur la table de discussion la question des matières optionnelles au baccalauréat[4] surtout qu'on n'a pas d'études ou de rapports qui montrent l'utilité des options après les dérives qu'on enregistre depuis quelques années et depuis que la liste des options s'est quasiment réduite aux troisièmes langues étrangères et aux disciplines artistiques depuis 2008[5].
·Repenser la durée de certaines épreuves surtout les séances de quatre heures car les élèves n'ont jamais eu affaire à des épreuves de cette durée tout le long de leur cursus scolaire et il n'est pas juste de leur imposer des épreuves de cette longueur à l'examen final.
Nous savons que l'acceptation d'une telle orientation serait ardue , elle va rencontrer sûrement une opposition farouche de la part des lobbies des disciplines qui risquent de quitter la nouvelle  grille, elle va rencontrer  aussi l'opposition des "conservateurs " qui défendent  le  niveau de l'examen , mais si on ne peut rien rétorquer aux premiers , on peut  convaincre les  seconds en leur avançant les conclusions d'un rapport français qui date de décembre 2011 sur la réforme de baccalauréat français[6] qui a conclu que   "le nombre d'épreuves terminales pourrait être diminué sans affecter la qualité certificative de l'examen" …" des simulations réalisées par la mission  sur la session de 2010 montrent qu'il est possible de  réduire à quatre le nombre des épreuves écrites sans affecter significativement la liste des candidats reçus ni celle des candidats ajournés.

"Ainsi, en série S les listes des admis arrêtées en se basant  sur les notes de quatre matières seulement ( Mathématiques, sciences physiques, sciences de la vie et de la terre, français écrit) correspondent à 93.6% aux résultats calculés sur l'ensemble des épreuves"
·En série L la correspondance en tenant compte de l'ensemble philosophie, histoire géographie, littérature, langue vivante 1 est de 88.8%.
·En série ES, l'ensemble " sciences économiques et sociales, mathématiques; histoire géographie et langue vivante 1 assure une correspondance de 90.7%.[7]
Espérons que les idées exprimées par M° le Ministre ne soient pas le résultat d'une réaction passagère qu'on laisse de coté après le passage de l'orage et de la fièvre des examens et qu'il lance un travail de réflexion de fond pour refonder cet examen national pour le  sauver et sauver le système qui ne doit plus continuer à larguer plus de la moitié de ses élèves après les avoir accompagné  jusqu'en classe de terminale car cela ressemble beaucoup à un non respect du contrat moral entre les parents et l'école.

Mongi Akrout , inspecteur général de l'éducation retraité &Brahim ben Atig , professeur émérite.
Tunis , Juillet 2018


Articles  du blog sur des questions voisines
http://bouhouchakrout.blogspot.com/2015/05/les-sections-du-baccalaureat-depuis-1976.html#more
http://bouhouchakrout.blogspot.com/2015/06/les-epreuves-du-baccalaureat-tunisien.html
http://bouhouchakrout.blogspot.com/2015/06/lepreuve-de-litterature-et-de.html
http://bouhouchakrout.blogspot.com/2015/06/lepreuve-de-litterature-et-de.html#more







[1] Alain Bossinot  ancien président du conseil supérieur des programmes  au Ministère de l'éducation nationale français  déclarait Nouvel Observateur  le 10 mai 2014 ceci  " l'école française sanctionne trop souvent l'échec, comme si cette sévérité était un gage de sérieux. Environ 15% des candidats sont recalés chaque année au bac, et on entend dire qu'à ce compte, le bac est "donné". Comme si amener tout le monde à la réussite n'était pas normal. Mais imaginez une chaîne de montage qui enverrait 15% de sa production à la casse ! On dirait, à juste titre, qu'elle n'est pas performante. Que Polytechnique ou l'ENA recalent 98% des candidats, soit! Mais le lycée est une formation de masse, à qui on ne peut plus imposer la logique du concours".
http://tempsreel.nouvelobs.com/education/20140509.OBS6613/mais-pourquoi-l-ecole-francaise-aime-tant-l-echec.html
[2]  la question de l'allègement du baccalauréat s'est posé en France depuis quelques années , l'ancienne ministre avait déclaré que " le baccalauréat a besoin d'une simplification plus grande en le limitant à quatre épreuves  étalées sur deux journées et en réduisant les options . voir le café pédagogique 15 juillet 2015.
[3] Hédi Bouhouch & Mongi Akrout : Les épreuves du baccalauréat tunisien depuis 1976, le blog pédagogique ; 8 juin 2015, http://bouhouchakrout.blogspot.com/2015/06/les-epreuves-du-baccalaureat-tunisien.html#more

[4] Hédi Bouhouch & Mongi Akrout :Les matières optionnelles au Baccalauréat; le blog pédagogique du 18 mai 2014

http://bouhouchakrout.blogspot.com/2014/05/les-matieres-optionnelles-au.html
[5] La réalisation de projet a été supprimée de la liste des options à la fin de l'année scolaire 2015/2016.

[6] Propositions pour une évolution du baccalauréat - Education.gouv

media.education.gouv.fr/file/2012/09/9/BAC-evolution-diffusion_210099.pdf

[7] En France les textes de "la réforme du bac … sont publiés au Journal officiel du 17 juillet2018. Un décret et pas moins de 7 arrêtés définissent les horaires des classes du lycée à partir de la rentrée 2019 et l'organisation du bac à compter des épreuves anticipées de 2020. les épreuves finales seront réduites à 4 épreuves , les autres matières seront évaluées par le contrôle continu à partir de la classe de première , pour plus de détail voir Epreuves du bac   https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000037202834&dateTexte=&categorieLien=id


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